A quelques mois de sa retraite, le directeur général de l’Hôpital du Valais Eric Bonvin tire la sonnette d’alarme. Le modèle économique actuel des hôpitaux suisses est « contre-productif » et doit être entièrement repensé, a-t-il estimé mercredi dans La Matinale.

Eric Bonvin ne mâche pas ses mots. Après quatorze ans à la tête de l’Hôpital du Valais – plus gros employeur du canton avec plus de 6000 collaborateurs –, il dresse un constat sans appel: « Le modèle basé sur l’économie de marché, mis en place dans les années 1980 sur recommandation de l’OCDE, arrive à bout. Il est devenu contre-productif », affirme-t-il.

Un système à bout de souffle

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Déficits à répétition, dette colossale, personnel épuisé… L’Hôpital du Valais n’est pas un cas isolé. « Nous avons un problème systémique qui concerne l’ensemble du système sanitaire », explique celui qui partira à la retraite à la fin de l’année et qui sera remplacé par Hugo Burgener.

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Vous avez l’obligation de maintenir certaines charges, le personnel surtout, la technologie. Mais les tarifs ne couvrent pas cela

Eric Bonvin, directeur général de l’Hôpital du Valais

Le directeur général pointe du doigt un paradoxe majeur: « La question financière passe avant la finalité de l’institution, qui est de soigner. » Les tarifs convenus avec les assureurs ne couvrent pas les coûts réels des hôpitaux. « Vous avez l’obligation de maintenir certaines charges, le personnel surtout, la technologie. Mais les tarifs ne couvrent pas cela », détaille-t-il.

S’ajoute un problème d’infrastructure. La durée de vie d’un hôpital est d’environ 40 à 50 ans. « Il faut refaire l’infrastructure hospitalière de notre pays, mais ce n’est plus financé par l’Etat », souligne-t-il. Pour lui, il faut donc que le coût de ces remises à niveau soit intégré dans les tarifs pratiqués par les hôpitaux.

« On traite des maladies, on ne soigne plus des malades »

Pour Eric Bonvin, la dérive du système va au-delà des questions financières. « Ce qui va être important, c’est la production de prestations. On augmente le nombre de diagnostics, on multiplie les traitements », décrit-il.

Cette logique productiviste a des conséquences directes pour les patients. « On traite leur maladie, mais on oublie ce qu’ils éprouvent. Cette partie a été exclue des prestations », regrette le psychiatre de formation.

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Les patients eux-mêmes le ressentent. « Ils nous disent qu’ils sont traités comme des objets, comme de la marchandise », relate Eric Bonvin.

La médecine moderne s’est fragmentée en dizaines de spécialités. Cette spécialisation excessive, couplée à la rationalisation, laisse de moins en moins de place à la relation humaine. « La durée d’une consultation chez un médecin généraliste a été réduite à 20 minutes », déplore-t-il.

Repenser le système de fond en comble

Eric Bonvin refuse toutefois de désigner des coupables. « Nous devons nous rendre compte que nous avons un choix de société à faire sur la santé. »

Il plaide pour un changement de paradigme. « Le modèle actuel a été mis en place il y a un siècle sur l’idée de l’éradication des maladies infectieuses. Aujourd’hui, avec le vieillissement de la population et les maladies chroniques, nous sommes dans un autre paradigme », analyse-t-il.

Ce que nous négligeons terriblement, c’est la prévention

Eric Bonvin, directeur général de l’Hôpital du Valais

Pour le directeur général, la solution passe par une refonte complète. « On a séparé le système social du système sanitaire. Aujourd’hui, on doit remettre les choses ensemble », affirme-t-il.

Il pointe également un manque criant. « Ce que nous négligeons terriblement dans notre pays, c’est la prévention. Nous la sacrifions à la priorité donnée à l’économie de marché et à l’industrie. »

Le facteur humain, clé de la résilience

Malgré ce tableau sombre, Eric Bonvin salue la résilience des équipes soignantes, notamment lors du drame de Crans-Montana. « Ce qui a permis de tenir, c’est le facteur humain. Les équipes se connaissent bien, travaillent ensemble […] Ce sont de rares moments où vous pouvez libérer votre vocation », explique-t-il.

Mais cet équilibre est fragile. « Beaucoup de jeunes partent dans les cinq ans après leur formation. Ces professions sont devenues trop difficiles, trop rationalisées, axées sur la productivité davantage que sur la dimension humaine », constate-t-il. Eric Bonvin souhaite donc redonner du sens à la vocation des soignants afin qu’ils puissent s’épanouir. Et de conclure: « Il faut débattre ensemble. Il faut trouver un nouveau système. »

Propos recueillis par Pietro Bugnon

Article: jfe