Au début des années 2000, la police municipale de Lausanne s’était lancée dans une ambitieuse réforme placée sous le sceau de l’éthique. Mais selon d’anciens cadres de la police lausannoise contactés par la RTS, la Municipalité, notamment, a stoppé la réforme. Celle-là même qui, vingt ans plus tard, appelle à une réforme en profondeur de la police.

C’était il y a plus de vingt ans, et pourtant, d’anciens cadres de la police municipale de Lausanne se souviennent encore de cette « démarche éthique ». Derrière ce nom un brin intello, il y avait une ambitieuse réforme lancée au début des années 2000 pour moderniser de l’intérieur le fonctionnement et les pratiques du corps de police.

Si pour les uns, ce pan d’histoire ne mérite plus d’être revisité, pour plusieurs personnes contactées par la RTS, il offre au contraire un éclairage troublant sur la récente actualité mouvementée de la police de Lausanne.

Car les problèmes identifiés à l’époque de cette ancienne réforme résonnent étonnamment avec les origines du récent scandale des groupes WhatsApp, cette messagerie où certains policiers lausannois échangeaient des blagues, des images et des propos racistes et misogynes.

De quoi réveiller l’intérêt sur cette « démarche éthique » et surtout sa fin abrupte, comme l’ont raconté à la RTS des anciens de la police lausannoise, ainsi qu’un élu politique.

Des anciens indignés

Depuis des mois, les interlocuteurs de la RTS rongent leur frein, tant certains propos tenus par les acteurs de la crise en cours les heurtent ou les indignent. 

Le syndic de la Ville Grégoire Junod et l’actuel commandant de la police municipale Olivier Botteron ont plusieurs fois appelé solennellement au besoin impératif d’une « réforme en profondeur » du corps de police. Un consultant a même été mandaté, André Duvillard. L’ancien chef de la police neuchâteloise a récemment livré son premier diagnostic qui explique que la police de Lausanne est restée figée au 20e siècle.

>> Revoir dans le 19h30 l’interview d’André Duvillard : Notre invité André Duvillard revient sur la réforme de la Police Lausannoise Notre invité André Duvillard revient sur la réforme de la Police Lausannoise / 19h30 / 3 min. / le 4 février 2026 Le retour d’idées abandonnées

Un constat cinglant qui fâche Marc Vuilleumier. Le popiste est toujours député au Grand conseil vaudois. Il était municipal de la Ville de Lausanne, chargé de la sécurité de 2006 à 2012. « Cela me fait un peu sourire jaune quand [j’entends] ceux qui disent comment il faut faire maintenant, qu’il faut faire de la police de proximité, remettre de la déontologie. C’est ceux qui ont tout démantelé dans les années 2013 [et suivantes] », critique l’élu du POP.

« Et ça me fait surtout mal au cœur pour tous les policiers qui s’étaient engagés dans cette démarche », poursuit l’ancien municipal. « Ceux qui l’avaient initiée il y a une dizaine d’années ou un peu plus, soit ne sont plus là, soit sont mis dans des placards ».

Et cet ancien cadre policier d’ajouter: « Il est pour le moins surprenant et troublant de constater, à la lecture du rapport rendu par André Duvillard, qui a été mandaté par la Municipalité actuelle sous la baguette de Grégoire Junod, qu’une grande partie des constats qu’il a faits et des mesures qu’il propose de prendre faisaient partie de la démarche initiée depuis 2002 ».

Premiers dysfonctionnements identifiés au début des années 2000

Les commandants de la police de Lausanne de l’époque, Gérald Hagenlocher puis Pierre-Alain Raemy, auraient pu raconter la genèse et la conduite de la « démarche éthique », mais ils ont refusé de s’exprimer. Cela étant, grâce à d’anciens documents transmis par la Ville de Lausanne, plusieurs témoignages et deux préavis présentés au Conseil communal en 2002 et 2011, la RTS a pu reconstituer ce pan de l’histoire de la police.

Tout commence à la suite de « remontées d’informations et de constatations indiquant que l’environnement de travail semblait évoluer défavorablement au sein du corps », se souvient un ancien cadre de la police. « [Il y avait] des démissions inhabituelles de jeunes policiers et une augmentation du nombre de lettres dénonçant des comportements policiers jugés inadéquats », poursuit cette même source.

Début de la collaboration lausanno-québécoise

Le commandant Hagenlocher approche alors l’Université de Sherbrooke au Québec. Leurs spécialistes en éthique ont travaillé avec la Sûreté du Québec, le corps policier national au Québec. La collaboration avec les policiers de Lausanne commence en 2002.

Après une première enquête, feu le professeur Jean-François Malherbe de Sherbrooke confirme le besoin d’une réforme à la police municipale. S’ensuit un sondage interne en 2004, puis un rapport publié en 2007, rapport dont les conclusions feront déjà scandale à l’époque.

>> Revoir à ce sujet cette archive de la RTS : Rapport accablant pour la police lausannoise Rapport accablant pour la police lausannoise / 19h30 / 2 min. / le 23 septembre 2007

Parmi les nombreux constats posés par ces différentes analyses reviennent souvent les mêmes points: des comportements discriminatoires à l’égard du public, l’omerta au sein du corps et des dysfonctionnements au niveau du management.

1,4 million pour « la démarche éthique »

En parallèle à son activité de sécurité, la police s’est donc lancée sur la voie de la réforme. En 2002, le Conseil communal de Lausanne lui accorde 627’000 francs pour financer sa « démarche éthique ». Il débloquera 800’000 francs supplémentaires en 2011 pour poursuivre ce travail.

Des formations sont mises en place; trois « leaders » obtiennent un master en éthique et une trentaine de policiers deviennent des « catalyseurs » de l’éthique, censés détecter et résoudre précocement et collectivement des problèmes.  

Une charte des valeurs et un code de déontologie sont élaborés. L’idée est aussi de moderniser le management, de le rendre participatif et collégial. Il y a certes des résistances internes, mais globalement, selon les sources de la RTS, le projet suscite intérêt et adhésion jusque vers 2012-2013.

Arrêt de la collaboration avec Sherbrooke

Cette période coïncide avec celle des « nuits lausannoises », durant laquelle la sécurité en ville se dégrade. Les bagarres sont en hausse, les dealers de plus en plus présents. En 2012, le socialiste Grégoire Junod reprend le dicastère de la sécurité des mains de Marc Vuilleumier.

>> Relire à ce sujet : Grégoire Junod reprend la police lausannoise à Marc Vuilleumier

Comme l’ont indiqué plusieurs des interlocuteurs de la RTS, c’est Grégoire Junod qui va décider fin 2013 de mettre un terme à la collaboration avec l’université de Sherbrooke, ce que l’actuel syndic confirme: « On ne peut pas travailler avec des mandataires externes en permanence. Ce sont des mandats qui coûtent relativement cher et qui généraient aussi beaucoup de voyages », se remémore Grégoire Junod. « Et puis l’ensemble du corpus qui avait été proposé était mis en place. Il s’agissait donc aussi de passer d’une éthique de groupe de travail, de réflexion, à un travail sur le terrain au sein du corps de police », précise le syndic socialiste [lire aussi l’encadré].

Mais pour l’ancien cadre policier contacté par la RTS, cette décision s’est avérée lourde de conséquences: « Par effet de cascade, l’entier de la démarche a subi le choc de cette décision et a en grande partie été mis à l’arrêt », explique-t-il.

« C’est en fait l’esprit de la démarche qui s’est brisé, ce d’autant qu’il y a eu une volonté politique claire de donner une priorité à la visibilité policière à tout prix, au détriment par exemple de la police de proximité et du temps consacré aux projets managériaux », toujours selon cette même source.

La fin de la « démarche éthique »

Pour les personnes contactées par la RTS, la démarche éthique passe donc à cette époque à l’arrière-plan. Elle perd du soutien à l’interne. Le commandant Pierre-Alain Raemy la porte « tant bien que mal » jusqu’à sa retraite en 2019. Puis son successeur Olivier Botteron, « plus axé sur l’opérationnel, a entraîné la fin de pratiquement tous les axes de la démarche », se rappelle encore un ancien du corps.

Et certains de se demander aujourd’hui: si la démarche éthique avait perduré, la police de Lausanne, en particulier sa hiérarchie, aurait-elle pu identifier les dérives et les manquements ayant conduit aux groupes WhatsApp problématiques?

« Je ne peux pas dire que, si la démarche avait continué, il n’y aurait pas eu du tout ce problème du groupe WhatsApp. Mais je pense qu’ils auraient été moins importants et que la police aurait été outillée pour les résoudre beaucoup plus vite », tranche l’élu du POP Marc Vuilleumier.

Et cet ancien collaborateur de conclure: « Il y a le sentiment qu’on a perdu 20 ans. C’est un peu désolant, parce que c’était quand même une institution apprenante, en quelque sorte. Puis on a basculé dans quelque chose de très réactif, de toujours très vertical, qui a créé pas mal de souffrance au sein du corps ».

Marc Menichini, pôle enquête RTS