Une réunion du conseil de gouvernement.

Il est des énigmes politiques que la logique ordinaire peine à élucider. En voici une : comment un ministre dont le mandat s’achève sur un bilan poliment qualifié de « demi-teinte » — et plus crûment de raté par ses détracteurs — trouve-t-il l’énergie, le culot, disons le panache, de repartir au charbon électoral pour cinq ans de rab ? La réponse tient en une formule : au Maroc de 2026, on ne se représente pas malgré son bilan. On se représente parce qu’on a un fief.

Prenons la photo de famille. Le PAM, qui rêve tout haut de finir premier, aligne une véritable équipe gouvernementale : une demi-douzaine de ministres au départ, et une recrue de choix, Fouzi Lekjaa, qui vient de troquer sa casquette de grand argentier — il en garde celle de patron du foot national, on ne se refait pas — pour la carte du Tracteur, direction Berkane. L’opération a tellement plu que même le RNI, barreur du gouvernement, en a avalé son sifflet.

Car voilà le premier paradoxe savoureux : la vraie bataille de 2026 ne se livre pas entre la majorité et l’opposition — cette dernière, portée disparue, a laissé un avis de recherche —, mais à l’intérieur même de la coalition sortante, chacun débauchant les vedettes de l’autre.

Passons aux états de service, puisqu’on nous les vante. L’Emploi ? Le ministre défend ses chantiers temporaires pendant que le chômage caracole à son plus haut niveau depuis vingt ans et que celui des jeunes frôle les 35 %. Détail cocasse : quand les statistiques officielles ne plaisent pas, on les conteste — l’exécutif a préféré ses propres chiffres à ceux du Haut-Commissariat au Plan. Un joueur qui recale l’arbitre, il fallait oser.
La Justice ? Peines alternatives à l’actif, Code de la famille en chantier, mais un Code de procédure pénale qui a dressé contre le ministre les associations anticorruption, et un Code pénal qui patine depuis si longtemps que son propre auteur s’est déclaré « mi-optimiste, mi-pessimiste ». En clair : pile je gagne, face vous perdez.

L’Éducation ? Le Royaume se pointe au 79e rang sur 81 au dernier classement PISA, un enseignant qualifié manque dans plus d’un établissement sur deux, et les facs de médecine ont enchaîné les années blanches. L’Industrie, elle, aligne de vrais chiffres à l’export — et un ministre qui promet 50 % de PIB en plus d’ici huit ans, ce qui a au moins le mérite de nous donner rendez-vous après le scrutin.

Alors, pourquoi rempiler ? Trois bonnes raisons, toutes mauvaises pour le citoyen.
Un : le siège vaut brevet. L’élu tire une « légitimité populaire » de son écharpe. Et le plus beau — c’est écrit noir sur blanc dans les calculs partisans — s’il gagne, il pourra renoncer à son mandat de député pour… retrouver son maroquin ministériel. On se fait donc élire pour ne pas siéger. Élégant.

Deux : le fief ignore le bilan national. Ces candidats-là sont d’abord des notables locaux, maîtres de leurs circonscriptions, du Souss à Marrakech. Le PISA, le chômage, la file d’attente à l’hôpital, tout cela s’évapore à l’entrée du douar, où comptent le service rendu et une mécanique électorale bien huilée.

Trois : le sortant part avec l’État dans sa besace. Statut, visibilité, inaugurations opportunes en pleine campagne — la frontière entre la gestion des affaires publiques et la conquête des suffrages devient, disons, poreuse.
Reste le clou du spectacle, et il n’a rien de drôle. Pendant que ces messieurs-dames peaufinent leurs listes pour le 23 septembre, des dizaines de milliers de jeunes — 60 000, dit-on — se sont rués, mineurs en tête, vers Sebta, au prix de leur vie, à la nage, en savates ou pieds nus. Un scrutin d’un côté, un exode de l’autre. Les uns briguent un siège ; les autres votent avec leurs pieds, direction Sebta.

Même le chef du gouvernement a fini par lire le vent : Akhannouch, lui, ne se représente pas. Retrait « personnel et mûrement réfléchi », jure-t-il ; sortie de secours avant l’orage, soupçonnent les mauvaises langues. Il quitte la présidence du parti mais garde, murmure-t-on, la télécommande.
Morale de l’histoire : un bilan pâle ne se paie pas dans les urnes tant que l’opposition sommeille, que le fief tient bon et que le maroquin attend sagement son propriétaire. Les jeunes de Fnideq, eux, ont trouvé une autre façon de rendre leur bulletin. À la nage.