Alma-Pierre Bonnet : Dire que le pays est ingouvernable ou qu’il y a un problème structurel n’est pas (tout à fait) vrai. Les institutions ont tenu bon malgré les remous politiques. Le Parlement a passé l’épreuve du Brexit et en est même sorti renforcé (il a rejeté à plusieurs reprises les accords proposés par le gouvernement de Theresa May et a contraint l’exécutif à modifier sa stratégie, notamment via le « meaningful vote » et la loi Benn de 2019. Sous Boris Johnson, des députés ont pris le contrôle de l’agenda parlementaire pour empêcher un no-deal Brexit, et la tentative de prorogation du Parlement a été invalidée par la Cour suprême, Ndlr).
Il y a toutefois des problèmes plus anciens, comme le manque de logements (rapport de la chambre des Communes, 2023), (…) le fait que le pays est fortement touché par certaines décisions économiques, notamment les tarifs douaniers de Trump (rapport S&P Global, 2025), le manque d’investissement dans certains secteurs (santé, infrastructures), notamment à cause des privatisations des années Thatcher et l’austérité des années Cameron (Rapport fond Nuffield, 2012).
Il y a un manque de confiance profond dans l’appareil politique, attisé par la rhétorique populiste depuis le milieu des années 2010. Et il y a surtout une crise identitaire de la part de ceux qui n’ont pas bénéficié de la mondialisation et qui ont vu leurs priorités (sécurité économique, communauté) remplacées dans le débat politique par des questions post-matérialistes (multiculturalisme, environnement, etc.). Ces gens se sentent laissés pour compte (The left behind, selon Robert Ford et Matthew Goodwin dans leur ouvrage Revolt on the Right) et ont favorisé l’avènement d’un discours populiste décomplexé.
Enfin, c’est avant tout une question de personne. Aucun Premier ministre n’a su proposer une vision capable de rassembler les Britanniques depuis le Brexit. Pire, les Conservateurs ont attisé les divisions post-Brexit pour leur intérêt (Sage Journals, 2021).
Et les leaders successifs n’étaient pas à la hauteur : Theresa May n’a pas cherché à trouver un accord sur le Brexit au sein du Parlement avant les négociations avec l’Europe, ce qui reflète, à mon sens, un manque criant de préparation. Boris Johnson (conservateur) a imposé des règles pour le Covid-19 et ne les a pas suivies. La stratégie économique de Liz Truss (conservatrice) a été largement perçue comme un échec, et son successeur Rishi Sunak (conservateur) en a payé les pots cassés. Enfin, Keir Starmer (travailliste) n’a pas su capitaliser sur son écrasante victoire et proposer une nouvelle histoire aux Britanniques.
Le Brexit est-il le point de départ de cette instabilité ? Peut-on dire qu’il a créé une fracture durable dans la société et dans la vie politique britanniques ?
Le Brexit a renforcé une division latente dans le pays, notamment entre les générations, entre le Nord et le Sud, entre ceux qui ont fait des études et les autres, entre les cols bleus et les cols blancs, ceux que David Goodheart appelle les Somewheres (identité ancrée dans un lieu, une communauté, des traditions, Ndlr) et les Anywheres (identité plus mobile, diplômée et cosmopolite, Ndlr), dans son ouvrage The Road to Somewhere. Le Brexit est avant tout une question identitaire (Cambridge University) : qui sommes-nous, où allons-nous ? Qu’est que la Britannicité (Britishness), le multiculturalisme, le vivre ensemble, etc ? Le Brexit a rendu la situation encore pire en renforçant l’idée de guerre culturelle entre des pans de la société qui ne se comprennent pas, ou plus.
Cette instabilité semble transformer le paysage politique lui-même. Le bipartisme traditionnel travaillistes/conservateurs est-il en train de s’essouffler au profit d’une recomposition comparable à ce qu’ont connu d’autres pays européens ?
Le Parti conservateur est aujourd’hui relégué derrière des partis comme Reform UK, les Green ou les LibDems, qui ont performé dans les élections locales récentes (Localgouv). Le scrutin britannique majoritaire uninominal à un tour n’est pas très représentatif et ce manque de représentativité ainsi que la centralisation du pays, pousse certains à privilégier des partis plus extrêmes mais qui traitent de sujets qui les intéressent plus directement et localement (immigration, écologie, etc.). Il ne faut toutefois pas enterrer les Travaillistes et les prochains mois vont être cruciaux pour l’avenir du parti et du pays en général.
Qui pourrait aujourd’hui reprendre le flambeau ? Existe-t-il une personnalité capable de recréer une forme de stabilité politique ?
Il semblerait qu’Andy Burnham va remplacer Keir Starmer sans élections internes (s’il est candidat unique, Ndlr). Il est très populaire, a réussi à accomplir de grandes choses à Manchester, il est charismatique. Certains au sein du parti voudraient une élection interne pour que Burnham présente et défende son programme de Manchesterisme, d’autres souhaitent une transition en douceur, un couronnement, pour éviter l’image désastreuse d’un parti divisé (comme les Conservateurs avant eux).
Si le programme de Burnham diffère trop de celui de Starmer, il lui faudra une crédibilité nationale, ce que les partis d’opposition lui rappelleront, et il sera peut-être amené à déclencher une élection nationale. Le triomphe de Burnham à l’élection partielle de Markerfield a reboosté le parti, mais il devra faire face aux mêmes problèmes que Keir Starmer (divisions de la société, crise du logement, immigration, question identitaire, quid de l’Europe) et proposer un récit cohérent, mobilisateur et rassembleur.
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