Les études indiquent de plus en plus que le cerveau parental humain est remarquablement plastique, et qu’il est modelé non pas par le sexe ou la biologie, mais par le rôle joué et les responsabilités.

Ainsi, les études menées par Ruth Feldman de l’université Bar-Ilan de Ramat Gan, en Israël, ont découvert que les pères qui endossaient le rôle de principal responsable des soins au bébé montraient une activation plus élevée des systèmes de traitement des émotions, et notamment de l’amygdale, comme ce que l’on peut observer chez les mères. Ils activaient également des réseaux associés à la mentalisation, à savoir la compréhension de l’esprit d’une autre personne.

Les études longitudinales du psychologue Darby Saxbe ont également découvert des changements cérébraux structurels chez les pères après la naissance d’un enfant, en particulier dans les régions associées à l’empathie et à la cognition sociale. Certaines études ont également constaté une corrélation entre l’importance des changements cérébraux et le niveau d’implication dans les soins au bébé.

C’est là que le raccourci culturel pèche. La « mamnésie » laisse à penser que ces changements sont négatifs. Mais prendre soin d’autrui peut impliquer une réattribution des ressources cognitives plutôt qu’un déclin de celles-ci. Un parent peut se sentir perdu dans certains domaines, mais exceller dans d’autres, comme lire les expressions faciales, comprendre les petits sons, anticiper les risques éventuels et les changements d’humeur, savoir quand faire faire une sieste à bébé, se souvenir des horaires de la crèche et devenir un expert des médicaments contre la fièvre.

 

Le cerveau ne s’adapte cependant pas dans n’importe quelle circonstance. Valentina Rotondi, professeure à l’université des sciences appliquées et des arts de la Suisse méridionale qui étudie l’aspect économique des soins et la santé publique, affirme que la réalité des soins est essentielle pour comprendre ces changements.

« Prendre soin d’un nourrisson n’est pas seulement un état biologique », explique-t-elle. « C’est une situation permanente de demandes d’attention, et d’investissement émotionnel et relationnel ».

Ces demandes ne se limitent pas aux nuits blanches. Elles incluent la charge mentale liée à l’anticipation des besoins, à la planification, au contrôle des risques, à l’organisation des soins et au fait d’être psychologiquement « d’astreinte » même lorsque personne ne pleure. En d’autres termes, s’occuper d’un autre être humain nécessite de donner constamment de l’attention, laquelle peut façonner la vie quotidienne autant que la biologie.

« L’un des risques qui se posent lorsque nous nous concentrons uniquement sur la biologie, c’est que nous individualisons des problèmes souvent structurels », confie Valentina Rotondi. Les congés payés, l’accès aux services de garde d’enfants, les aménagements de travail, la sécurité financière, le soutien du ou de la partenaire, et les attentes culturelles influencent tous la manière dont nous nous occupons de nos enfants.

Pourtant, les chercheurs tentent de dissocier la biologie du vécu. Ils ne savent pas encore avec exactitude quels changements cérébraux sont guidés par les hormones, par le fait de prendre soin d’autrui, ni comment ces forces interagissent.

Ils en savent encore moins sur les parents adoptifs, les grands-parents, les parents du même sexe, les familles non traditionnelles ou les soignants issus de milieux socio-économiques et culturels différents. Ils ne comprennent pas totalement non plus quand une vigilance accrue est le résultat d’une adaptation et quand elle bascule dans l’anxiété, la dépression ou une détresse obsessionnelle ».

Malgré cela, le domaine tend vers une compréhension plus large de la manière dont les êtres humains s’adaptent au fait de prendre soin d’autrui.

« C’est exigeant, car les êtres humains sont profondément interdépendants », explique Valentina Rotondi. « La vulnérabilité des enfants, la maladie, le vieillissement et la dépendance ne sont pas des exceptions à la vie humaine ; ils sont au cœur de celle-ci ».