Par

Fabien Massin

Publié le

4 juil. 2026 à 10h35

Quelle est l’étendue des trafics en tous genres, sur fond de corruption d’agents pénitentiaires, dans les prisons françaises ? Vendredi 3 juillet 2026, une affaire jugée au tribunal de Rouen (Seine-Maritime) est venue donner une petite idée d’un phénomène difficile à quantifier, de l’avis des professionnels de la justice. Quatre personnes comparaissaient pour avoir fait entrer des objets de manière illégale au sein de la prison Bonne Nouvelle, avec possiblement une complicité interne, dans les années 2023-2024.

Le comportement inhabituel d’une surveillante

Une surveillante, Katia*, est ainsi soupçonnée d’avoir participé à l’acheminement d’objets divers, consoles de jeux, routeurs internet, chargeurs, mais surtout des téléphones portables, dans la cellule de détenus. Dont Romain, 31 ans, qui était entendu en visioconférence — purgeant par ailleurs une peine dans une affaire criminelle à la prison de Val-de-Reuil — et Ousmane, absent à l’audience et non représenté par un avocat.

Le comportement inhabituel de la surveillante aurait surpris plusieurs de ses collègues, qui ont fait remonter leurs doutes à leur hiérarchie. Katia se serait rendue sur son lieu de travail bien avant sa prise de poste. Elle aurait à plusieurs reprises sonné au portique de sécurité sans accepter ensuite d’être contrôlée ou encore, elle aurait été vue amenant un sac en direction d’une cellule et repartir ensuite les mains vides. Tous ces faits, Katia les récuse à la barre. Si des objets sont entrés de manière illégale dans la prison, ce n’est pas de son fait, il y a erreur.

« Pourquoi vos collègues auraient-ils menti et monté une cabale contre vous », questionne le président du tribunal. « Je ne sais pas, il faut leur poser la question », répond simplement la prévenue.

Des portables revendus pour améliorer le quotidien en prison

Ce qui est certain en revanche, c’est que des téléphones ont bien été amenés de façon frauduleuse au sein de la maison d’arrêt, et qu’ils ont fait l’objet d’un trafic. Romain le reconnaît sans difficulté. « Ces téléphones, je les revendais, pour vivre mieux car c’est dur de vivre en détention », explique-t-il.

Mais tout le fonctionnement pour faire venir ces téléphones demeure opaque. « Je n’ai jamais été contact avec un surveillant pour cela, rapporte-t-il. Quelqu’un m’a contacté sur WhatsApp pour me proposer ces téléphones, mais je ne sais pas qui c’est, je ne sais même pas si c’était un homme ou une femme. »

« Vous vous doutiez que des personnes à l’intérieur de la prison participaient ? », interroge alors le président du tribunal. « Oui, ce n’était pas par l’opération du Saint-Esprit », répond clairement Romain.

Il avoue également avoir fait appel à son ex-compagne, Ophélie, à l’extérieur, pour qu’elle apporte des téléphones à une tierce personne, elle-même inconnue. Il reconnaît aussi que l’entrée de ces téléphones ne se faisait pas gratuitement, mais faisait l’objet de contreparties financières, sans donner de détails sur la manière dont s’opéraient ces rétributions.

« Dans mon réquisitoire, je reprendrai le mot de Romain quand il évoque le Saint-Esprit, lance le procureur de la République. À Rouen comme ailleurs, le Saint-Esprit a plusieurs noms : le premier c’est le parloir ; le deuxième c’est tout ce qui entre par la cour, une méthode moderne en fort progrès ; le troisième c’est un territoire moins connu, plus dissimulé, ce sont les surveillants pénitentiaires. Il y a les menaces dont certains font l’objet, il y a l’appât du gain, parfois les deux. »

La loi du silence en prison est au moins aussi forte que dans les trafics de drogues. […] Et quand il y a corruption, le fonctionnement est également très élaboré, c’est le même que dans un trafic de stupéfiants.

Le procureur de la République

Dans cette affaire, le procureur estime que Katia est coupable d’avoir fait entrer illégalement des objets de l’extérieur, et qu’elle est également coupable de corruption passive. Il qualifie son comportement « d’inqualifiable pour un agent pénitentiaire ».

« Faire entrer un téléphone dans une prison, c’est faire prendre des risques pour ses collègues », souligne le procureur, évoquant le cas de Mohamed Amra, qui a préparé son évasion — tragique, deux agents pénitentiaires ont été tués — de la prison où il purgeait une peine, à l’aide de téléphones portables.

Il requiert ainsi une peine de deux ans de prison dont un avec sursis, et à l’interdiction définitive de travailler dans un établissement pénitentiaire ainsi que dans toute fonction publique. Pour Romain, il requiert une peine d’un an de prison. Pour Ousmane, six mois d’emprisonnement. Et pour Ophélie, six mois avec sursis.

Du côté de la défense d’Ophélie, l’avocate réclame la relaxe, au vu de son rôle mineur dans le trafic, à une seule reprise, et sans être à l’initiative de quoi que ce soit.

« Une minuscule goutte d’eau dans le système carcéral »

L’avocat de Romain estime quant à lui : « Ce dossier est somme toute modeste, en fait c’est une minuscule goutte d’eau par rapport à la situation du système carcéral. Depuis très longtemps il y a une forme de tolérance ou de découragement face aux téléphones qui entrent en prison. On peut marcher sur la Lune mais on n’est pas capable de gérer ce problème. Mais c’est une certaine manière d’acheter la tranquillité. »

Un détenu qui a un téléphone, ça n’est pas qu’un détenu qui prépare une évasion, c’est aussi un détenu qui parle à sa famille. Le téléphone est un moyen de tromper l’ennui et de maintenir du lien. Cela rejoint un autre problème et un autre débat, sur l’état de nos prisons.

L’avocat de Romain

Enfin, l’avocat de Katia a estimé que les faits reprochés à sa cliente ne pouvaient être établis, faute de preuves : « Il n’y a pas d’ADN trouvé sur les objets, pas de vidéo montrant qu’elle a apporté des choses dans une cellule. Les surveillants qui l’accusent ont très bien pu se tromper. »

Le jugement a été mis en délibéré, la décision sera rendue vendredi 31 juillet à 13h30 en salle correctionnelle du tribunal de Rouen.

*Les prénoms ont été changés

Suivez l’actualité de Rouen sur notre chaîne WhatsApp et sur notre compte TikTok

Personnalisez votre actualité en ajoutant vos villes et médias en favori avec Mon Actu.