Joël Merlaud, deuxième ligne emblématique des années 1970 sous les couleurs de Brive puis de Mérignac, nous a quittés à l’âge de 82 ans. Il était rude, mais le rugby de l’époque avait besoin d’hommes comme lui.
n incAu moment d’évoquer sa mémoire, ceux qui l’ont connu nous ont glissé un seul mot : « Bravoure ». Joël Merlaud fut une figure de cette décennie, celle d’un joueur sans sélection en équipe de France, sans palmarès flamboyant, mais qui aura marqué son époque. Il laisse derrière lui une aura unique. C’était un homme respecté et craint, riche d’un parcours sportif plein de péripéties. Il méritait un hommage tant il incarnait ce rugby aujourd’hui disparu.
Formé au Boucau, il reste surtout dans les mémoires des connaisseurs comme un membre du pack légendaire de Brive, aux côtés de Fite, Rossignol, Leuwin, Dalès et Genois. Qui pourrait oublier la finale de 1972 face à Béziers (9-0 pour l’AS Béziers) ? Juste avant le coup d’envoi, à Lyon, Albert Ferrasse avait prévenu verbalement les deux équipes : « Le premier qui fait l’imbécile, je le vire ! » Le message visait surtout Alain Estève et Jean-Claude Rossignol, mais Joël Merlaud, lui aussi, s’était sans doute senti concerné. Et de fait, il avait quelque peu disjoncté durant ce match, avec un « geste non maîtrisé » envers Estève. Il fallait oser. Le commentateur Christian Rives avait évoqué un « méchant coup de pied », sans citer le nom de l’auteur, avec l’élégance qui le caractérisait.
La finale maudite de 1972
Cet incident avait provoqué un véritable psychodrame dans les rangs brivistes, non pas à cause du geste lui-même, mais à cause de ses conséquences : Joël fut accusé de s’être moins engagé après cet épisode, comme pour se faire oublier. Une polémique qu’il a toujours vécue comme une injustice. Dans les vestiaires, juste après le coup de sifflet final, il avait été la cible d’une attaque d’une rare virulence de la part de son entraîneur, Roger Bastié. Ce dernier avait réitéré ses critiques devant les journalistes. Même si les paroles étaient plus libres à l’époque, personne ne se souvenait d’avoir entendu pareilles saillies verbales d’un coach envers l’un de ses joueurs.
« J’ai tout donné, je vous le jure. Je ne comprends pas, jJe n’apprécie pas ces accusations publiques. J’aurai des explications. » avait rétorqué le deuxième ligne, sidéré d’être ainsi jeté en pâture dans la moiteur des vestiaires. Inutile de dire que les reporters présents avaient senti de l’électricité dans l’air dans les entrailles de Gerland. Jean-Claude Rossignol, qui jouait pilier ce jour-là, ne l’avait pas ménagé non plus : « Je n’ai pas mal aux fesses, on a perdu ce match à la poussée. » Une brouille persistante entre les deux hommes en avait résulté, laissant une blessure éternelle chez Merlaud qui, c’est notre avis, ne méritait pas une telle opprobre, peut-être non dépourvues d’arrières-pensées (lire ci-dessous).
Il devait aussi regretter son drop contré après arrêt de volée, qui avait abouti, in fine, à l’essai d’Henri Cabrol. Mais nous avons revu les images de ce match. Elles révèlent un Merlaud dynamique, très fort sur les charges après touche. Il était superbe, vu de loin, comme un chevalier du Moyen Âge prêt à toutes les batailles. Assurément sans peur, mais pas sans reproches. Oui, Joël Merlaud envoyait, distribuait, punissait, intimidait. Il avait enfilé le costume du spadassin, peut-être malgré lui, même s’il savait aussi en jouer. Cette réputation avec un grand R lui permettait aussi de jouer « tranquillement » ou presque. Pas grand monde ne venait lui chercher des noises. Le rugby de son époque se jouait aussi sur ce genre de détails, non technique.
Et pour parfaire la légende, il était gardien de cimetière à Brive. Mais Merlaud faisait remarquer, après sa carrière, qu’on lui mettait parfois sur le dos les méfaits des autres. Cette indiscipline, utilisée comme un atout, lui coûta peut-être une vraie chance de goûter au XV de France. Des sélectionneurs l’avaient, paraît-il, dans le nez. Après cette maudite finale de 1972, il quitta Brive et signa pour un club promu, Mérignac, dirigé par un jeune président nommé Bernard Lemaître – celui qui, cinquante-quatre ans plus tard, est aux commandes du RC Toulon. D’ailleurs, à bien relire les propos terribles de Bastié, après la finale de 1972, on comprend que Merlaud avait déjà donné son accord à Mérignac, ce qui peut expliquer la frustration surjouée du coach briviste., vexé de perdre un élément de valeur.
Le shérif de la banlieue ouest de Bordeaux
Dans la banlieue ouest de Bordeaux, aux côtés de Jean Trillo, son opposé sur le plan stylistique, Joël Merlaud fut comme un poisson dans l’eau, un vrai shérif, meneur d’hommes d’un club qui vivait son âge d’or dans les années 1970. Avec le maillot rouge et bleu, il se qualifia plusieurs fois pour la phase finale, souvent associé à Jacques Bonnehond en deuxième ligne alors qu’ Yves Couronné était capitaine. Pour la petite histoire, il bénéficiait aussi du soutien d’un troisième ligne nommé Vincent Merling, l’actuel président de La Rochelle.
Les fans du rugby girondin n’ont pas oublié un match d’anthologie : Mérignac-Bègles, joué au parc Lescure en 1973. Dans la semaine précédant la rencontre, Joël Merlaud était sorti dans un bar des quais de la Garonne, à Bordeaux. Une mauvaise rencontre avec des voyous, des coups échangés, puis pire encore : un combattant lui avait cassé une bouteille sur la tête, lui valant quatorze points de suture. La rumeur de son forfait circula jusqu’au dernier moment… jusqu’à ce qu’on le voie entrer sur la pelouse, le crâne ceint d’un énorme bandage. Vision sidérante. Rarement un joueur aura paru aussi indispensable à une équipe. Et Mérignac l’emporta à l’issue d’un combat homérique. Joël aimait raconter qu’il n’avait été impressionné que par un seul adversaire dans toute sa carrière : le monument toulonnais André Herrero, bien plus que par les « éléphants » biterrois.
Un tempérament à l’ancienne
Bernard Lemaître n’a pas oublié son ancien poulain :
« Je suis très affecté par sa disparition. C’était un personnage, un tempérament, un bon joueur de ballon, mais il était dur, d’une dureté à l’ancienne. Dur comme du bois. Pas la dureté qu’on fabrique avec des poids et haltères. J’étais allé le voir à Brive pour le recruter, on s’était rencontrés dans le magasin de fleurs de son épouse. Avec lui devant et Jean Trillo derrière, nous formions une bonne équipe. Et pour la petite histoire, nous avions battu Toulon chez nous, et on m’avait demandé, pour me chambrer, combien j’avais payé mes joueurs. Joël était un leader, au sens où on avait envie de le suivre. C’était le genre de joueurs qu’on ne voit plus. Je m’interroge souvent là-dessus. Aujourd’hui, les joueurs ont des qualités naturelles, bien entendu, mais ils sont très « fabriqués » depuis les catégories de jeunes. Joël, lui, pratiquait un rugby différent. »
Jusqu’à sa retraite sportive, il sut donc se faire craindre, capable, paraît-il, de passer en première ligne en cours de rencontre pour « dégonfler » un pilier madré adverse qui prenait le dessus sur son partenaire, lui-même débutant à ce poste pour pallier un forfait. »Je vais te faire une césarienne de la tête » aurait-il lancé en préambule à son adversaire, qui en fut, quoi qu’il en dise, réfréné dans ses ardeurs. Ainsi voguait le rugby de l’époque. Un joueur de Périgueux nous avait raconté, avec un effroi rétrospectif, la scène suivante : « J’étais hors-jeu, dans un regroupement. Ma tête dépassait dans le camp adverse, et je l’ai vu arriver. J’ai fermé les yeux et je me suis dit : « C’est bon, j’y ai droit ! » Notre mémoire défaille sur l’issue de cette aventure. Elle ne fut pas mortelle, assurément.
Une réputation à la hauteur de ses controverses
Mais ce genre de souvenirs forge une réputation. Celle de Joël Merlaud était immense, avec ce qu’il fallait de controverses. « C’était un sacré personnage. Je l’ai eu comme éducateur à Mérignac et dans le cadre du sport scolaire. Il en imposait par son physique et par son regard, même s’il était sympa. Il émanait de lui une autorité naturelle », précise François Trillo, journaliste. Après sa carrière, il s’était tourné vers le tennis et le golf, où il avait démontré que l’adresse faisait partie de son arsenal.
Ce n’était pas une très grande vedette, il avait ses défauts, mais un voile de tristesse nous a submergés en apprenant la nouvelle, puis en lisant le mot de ses enfants, Jean-Baptiste, Carole, Anaïs et Gilles : « C’est avec une immense tristesse que nous vous informons du décès de notre père, Joël Merlaud, le 1er juillet. Joueur renommé, il a débuté sa carrière au Boucau Stade. International junior, rapidement repéré par le SBUC où il resta une année, il s’est illustré jusqu’en 1972 au sein du CAB, jusqu’à la finale au stade Gerland contre Béziers. C’est le dernier de la fameuse « triplette Fite-Rossignol-Merlaud », qui faisait peur sur tant de terrains de rugby, qui vient de s’éteindre. Il a achevé sa carrière à Mérignac avant d’entraîner l’équipe de Saint-Médard-en-Jalles. »Ses obsèques se dérouleront au crématorium de Mérignac le mercredi 8 juillet à 10 h.
En lieu et place de fleurs, la famille a opté pour des dons en faveur de la Fondation Albert Ferrasse, pour soutenir les traumatisés du rugby. Son parcours s’est achevé et l’image d’un rugby d’autrefois s’est un peu plus embrouillé à l’horizon de nos souvenirs.