Dans son bureau situé au sommet d’un étroit escalier, des piles de livres et une photo en noir et blanc datant de 1919. On y distingue la devanture de la librairie ouverte en 1890 par Joseph Carbonell, originaire du Sud-Ouest, qui s’appelait encore « librairie des Allées ». Derrière ce cliché, déjà toute une histoire. Car le petit Joseph Carbonell n’est encore qu’un enfant quand un libraire marseillais vient passer des vacances dans son village d’Angoustrine en Cerdagne et propose à ses parents de lui apprendre son métier, dans sa boutique située alors à l’angle des rues de la Darse et Paradis.
« Et c’est comme ça qu’il prit goût au métier et qu’il fonda en 1882 la Librairie des Allées, située au 56 allée de Meilhan. La librairie a changé d’adresse sans changer de lieu », s’amuse le directeur depuis quinze ans, Damien Bouticourt. Ernest Maupetit rachète le commerce en 1919 et quand, huit ans plus tard, la Canebière est prolongée jusqu’aux Réformés, la librairie devient « Maupetit » au 142 Canebière. Trois générations se succèdent ainsi jusqu’en 1989. « Mais ensuite la librairie périclite et avant que le tribunal ne prononce sa liquidation, elle est rachetée par Françoise Nyssen et son mari Jean-Paul Capitani alors aux commandes des Éditions Actes Sud », poursuit-il.
À soixante ans, Damien Bouticourt retrace son parcours comme on tourne les pages d’un récit. Et cela commence, comme ça, le nez dans les aventures de Bob Morane ou les enquêtes d’Hercule Poirot. Des découvertes hasardeuses faîtes dans la maison varoise de ses grands-parents. Des instants heureux qui font de ses premières lectures des parenthèses enchantées, le goût des vacances en prime. « J’ai compris très tôt la valeur inestimable d’un livre », admet-il. Des études de lettres à Paris, une thèse de doctorat sur Paul Valéry et puis de nombreux passages dans les rayonnages de la librairie Palimpseste toute proche de la fac. « J’aimais le contact avec les lecteurs, les échanges autour du livre… au final cela m’attirait plus que de devenir enseignant », pose-t-il. Il fait ses débuts dans les allées des premiers magasins Fnac junior mais c’est en Bourgogne, à Beaume, qu’il rachète sa première librairie avant d’être recruté par Françoise Nyssen et son mari Jean-Paul Capitani, ici en 2011.
« Le livre est surtout une histoire de transmission »
« Le livre est surtout une histoire de transmission », souffle Damien Bouticourt qui aime aussi les grandes aventures. Ouverture de la librairie du Mucem en 2013 à l’occasion de Marseille capitale européenne de la culture, vastes travaux de rénovation au sein de la librairie, création d’un espace pour les expositions de photographies… « Les libraires sont toujours à la recherche de possibilités pour faire vivre leur librairie. Il faut être actif et attentif », précise-t-il. Engagé au niveau national pour défendre la profession, Damien Bouticourt occupe les missions de président de la commission sociale du Syndicat de la librairie française. Dans un contexte déjà tendu, les derniers chiffres publiés par le Centre national du livre (CNL) en juin confirment les difficultés du secteur. Pour la première fois, en 2025, le nombre de fermetures de librairies en France a dépassé celui des ouvertures (85 contre 83). « Nous sommes à 1-1,2% de rentabilité. Par exemple, ici, sur notre chiffre d’affaires à 4,3 millions, on est à 23 000 euros, ce n’est pas terrible pour une équipe de 25 personnes ici », ironise-t-il.
En équilibre sur un fil, le libraire et son équipe ne sont pourtant pas prêts à jeter l’éponge. « Nous tenons beaucoup aux liens que nous tissons avec nos clients. Les lectures que l’on choisit pour soi ou pour offrir, disent beaucoup sur nous. Nous n’oublions jamais que nous sommes avant tout un commerce de proximité. »