Les improbables débuts en Nouvelle-Calédonie
« On était en Nouvelle-Calédonie, j’étais chef d’équipe de TP (travaux publics). Ma femme était ambulancière, on avait acheté une maison, on avait deux bagnoles. Notre vie était tracée. Un jour, mon voisin me regarde et me dit : »T’es baraqué ». Je me dis qu’il est bizarre, ce mec. Deux jours après, il me demande si je veux venir tester le rugby. Je dis que non, que je suis fatigué en rentrant du travail. Un jour, il me bloque devant pour que je vienne. J’ai fait mon premier entraînement en chaussures de sécurité, je n’avais pas de crampons. Un petit jean, un débardeur… Notre numéro 9, un Chinois, m’a dit : « Tu as déjà joué ? Non ! C’est pas grave, je te donne la balle, tu avances, c’est tout. » J’ai appris le rugby l’année qui suit, j’avais 19 ans. J’avais fait six mois d’haltérophilie, mais pas sportif. Plutôt les petits jeux avec nos familles, le volley-ball, etc. Le rugby, je ne connaissais pas. C’est arrivé très tardivement. Quand j’ai signé mon premier contrat pro, je suis reparti (en Nouvelle-Calédonie), j’ai remercié ce monsieur. »
« J’étais avec ma femme et mes deux enfants (Orlando et Rayane). Je suis arrivé en novembre à Brive, en Corrèze. Il faisait nuit tôt, je me disais : »C’est quoi ce truc ? Il fait froid. » Le matin, je commençais à 5 h et jusqu’à 8 h, je ne voyais pas le soleil. Le club de Malemort me payait ma maison, me donnait un petit fixe et un boulot. Je travaillais à l’abattoir. Moi, enfant de maçon, ça ne me faisait pas peur de travailler. Ce que je faisais, c’est le cuir. Le bœuf passe, on lui arrache la peau… À 5 h 30, on étale, il fait froid. Je n’étais pas habitué, je suis un mec toujours en tongs, short, t-shirt. Là, la combinaison, il fallait rentrer, sortir… Et le sel. Je disais à mes petits frères que j’allais devenir professionnel. »
La famille Tafili (plus Kitione Kamikamica, en bas à gauche et Sione Kalamafoni, en bas à droite) pour le dernier match de Paga (au centre). (Photo Damien Kilani)Abattoirs, grande distribution, bar… et musculation
« J’ai enchaîné les emplois. Après l’abattoir, j’ai travaillé dans plein d’usines. Jusqu’au jour où je trouve le boulot d’Intermarché. Je faisais tout dans le magasin : je déchargeais le camion, je faisais les fruits et légumes, j’allais à la banque… Et j’ai commencé à connaître le milieu de la nuit. Je travaillais dans un bar la semaine, à partir du jeudi. Le samedi soir, je sortais vers minuit ou une heure du matin, je travaillais en boîte de nuit jusqu’à 6 h 30. Et après, je partais jouer mes matchs à Tulle. J’enchaînais comme ça. Avant, j’allais m’entraîner pour apprendre la mêlée avec les espoirs de Brive… Je n’avais jamais fait de muscu de ma vie. Dans une salle, il y avait un ancien joueur d’Aurillac, un Camerounais, FX (François Xavier Seh-Ambella). Il m’a appris. Il me dit : »Tu sais faire un développé ? » Je dis non. Il me regarde, il met la barre à 120 kg. Boum, boum, boum. »T’as déjà fait de la muscu ? » J’ai dit non, jamais. »
L’appel surprise de Jean-Noël Spitzer et l’arrivée au RC Vannes
« J’ai fait deux ans à Malemort, quatre saisons à Tulles. La troisième année, Vannes se déplace à Tulles. Ils ont failli perdre, ils n’ont gagné que de deux points. J’étais pilier droit, et mon petit frère Chris jouait numéro 8 : on les avait concassés. C’est comme ça que Jean-Noël (Spitzer) m’a remarqué mais ne m’a pas pris (l’été). En novembre, il cherchait un pilier droit. Le président voulait un étranger de l’hémisphère sud, mais Jean-Noël a dit qu’il connaissait un pilier en Fédérale. Jean-No m’a appelé, je travaillais à Intermarché. »Oui bonjour, je suis le coach du RCV. » Je lui demande si on peut se rappeler parce que je travaille. Je raccroche et je me demande pourquoi le RCV m’appelle alors que je joue en Fédérale. Je pensais au RCV, un club en Honneur à côté de Brive. Le lendemain, il me rappelle. »Bonjour, c’est Jean-Noël Spitzer, le coach du Rugby Club de Vannes. » Je m’arrête sur le côté de la route. »Le club d’où ? » »Ça te dit de venir finir la saison avec nous comme joker ? » Je ne voulais pas arrêter mes boulots juste pour dépanner, mais des amis m’ont dit que c’était une chance, qu’il fallait y aller. Quand je suis arrivé à Vannes, je lui ai demandé pourquoi il ne m’avait pas appelé en début de saison. ll m’a dit que c’était une erreur parce qu’il voulait prendre des professionnels mais qu’il avait besoin d’un bon pilier de mêlée. Et c’était parti. »
Paga Tafili a réalisé son rêve : jouer avec son fils Rayane (à gauche). (Photo Vincent Le Guern)Les retrouvailles ironiques et inattendues
« Pour la première demi-finale (de Pro D2), contre Brive (2019), je repars là où j’étais en boîte de nuit et où je mettais des claques à des mecs ! Le pilier en face (à Brive), je lui mettais des claques à l’époque en boîte, et là il joue au rugby devant moi ! Je lui ai dit : »Mon frère, la vie réserve des surprises, vraiment ». En boîte de nuit, j’ai aussi travaillé avec Abdelkarim Fofana. Lui aussi voulait devenir pro, il était en espoirs (à Brive). Il a fini par jouer à Rouen. Quand Rouen est monté (en Pro D2), on a joué face à face. Quand on s’est rencontrés sur le terrain, c’était marrant. À l’époque, dehors, on se disait : »On va devenir professionnels ». Quand on s’est revus, on avait les petites larmes, parce qu’on a charbonné, on a travaillé dur pour arriver là. »