Retour sur les enjeux de cette rencontre à hauts risques avec Amélie Zima, Docteure en sciences politiques, et responsable du programme de sécurité européenne des transatlantiques de l’Institut français des relations internationales (Ifri).

Ce sommet s’ouvre-t-il sur de meilleures bases que celui de La Haye ?

Non, le contexte est différent mais il n’est certainement pas plus favorable. Énormément de tensions ont éclaté entre les alliés ces douze derniers mois. On a eu les menaces américaines sur le Groenland cet hiver, suivies des menaces sur la souveraineté du Canada avec les pétitions sécessionnistes dans l’État d’Alberta directement alimentées par les réseaux MAGA (le mouvement « Make America Great Again » de Donald Trump, NdlR). Et bien entendu la guerre en Iran, dans laquelle les Américains n’ont pas réussi à embarquer leurs alliés européens, dès lors jugés « inutiles ». Déjà mauvaise, la relation transatlantique s’est encore dégradée, et le Secrétaire à la Défense Pete Hegseth ne cesse d’insister sur la mise en place d’un Otan 3.0.

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En quoi consiste cet Otan 3.0 ?

Fondamentalement, l’idée de Washington est que l’Otan redevienne une alliance régionale de défense. Pete Hegseth distingue l’Otan 1.0, soit l’Otan de la guerre froide et de la défense conventionnelle ; l’Otan 2.0, qui a débuté à la fin de la guerre froide avec une extension très large des activités de l’Alliance ; et donc désormais l’Otan 3.0 vu comme son recentrage sur la défense collective du territoire européen avec un transfert de compétence des États-Unis vers l’Europe.

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Énormément de tensions ont éclaté entre les alliés ces douze derniers mois (…) Déjà mauvaise, la relation transatlantique s’est encore dégradée, et le Secrétaire à la Défense Pete Hegseth ne cesse d’insister sur la mise en place d’un Otan 3.0.

Qu’attendre de ce sommet d’Ankara ?

En réalité, les principaux sujets ont déjà été traités lors de sommets précédents, il est donc fort peu probable que des décisions importantes y soient adoptées. Il s’agit d’un sommet sans enjeu majeur, et cette absence est due à la multiplication des sommets de l’Otan ces dernières années. Je pense que durant la totalité de la guerre froide, dix rencontres ont eu lieu. Depuis les années 2010, il y a un sommet chaque année. Non seulement, il n’y a pas toujours grand-chose à discuter, mais cette fréquence augmente les risques d’assister à un esclandre, dans le chef de Donald Trump par exemple. La crainte que l’on peut avoir concernant Ankara, est que les désaccords soient tellement profonds, sur l’Iran notamment, qu’il n’y ait même pas de déclaration finale. L’année dernière, la déclaration finale de La Haye avait déjà été réduite au strict minimum.

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Les tensions concernent notamment le retrait annoncé par les États-Unis de plusieurs milliers d’hommes des bases européennes où ils sont stationnés, notamment en Allemagne…

Sur ce point, la position américaine est paradoxale. Les soldats américains sont stationnés en Europe dans le cadre de l’Otan, mais également sur base d’accords bilatéraux, et il s’agit pour la plupart de détachements permanents. Ce qui signifie que si les États-Unis voulaient rapatrier tout ce beau monde, ils ne sauraient pas où les mettre. Ensuite, ils ne projettent pas leur puissance en Méditerranée ou au Proche-Orient depuis Honolulu (Hawaï), ils le font depuis l’Italie ou l’Espagne. Ce qui pose la question de savoir si les Américains sont réellement prêts, et ont réellement intérêt, à se passer du portail européen. Tant que les Américains seront présents sur le continent, tant sur le plan conventionnel que nucléaire, ils resteront forcément acteurs de sa sécurité.

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Qu’en est-il de l’engagement américain au sein de l’Alliance ?

Là aussi, la situation est ambiguë. En février 2025, des mémos du Pentagone indiquaient que le Saceur (le commandement suprême des forces de l’Otan, NdlR) pourrait aller aux Européens. Or, le Saceur est toujours aux mains des Américains, qui ne s’en sont pas du tout désengagés. Comme ils ne se sont pas dégagés des autres structures de commandement de l’Otan. Même quand les Européens ont des postes de direction, les Américains occupent des postes légèrement subalternes ou les postes opérationnels. On n’assiste absolument pas à une européanisation de l’Alliance.

Les membres de l'OtanLes membres de l’Otan ©IPM Graphics

Face à cette situation, les Européens et autres alliés occidentaux demeurent-ils trop passifs ?

Oui, on doit assister à un sursaut du côté européen au sein de l’Otan mais cette réflexion est en train d’être menée. Il y a par ailleurs énormément de discussions et d’avancées sur les questions d’autonomie stratégique, de souveraineté, et de réduction des chaînes de dépendance. La Pologne, par exemple, se réarme et pas seulement en achetant américain mais en se fournissant en Corée du Sud ou via le programme Safe de l’Union européenne (UE). Parallèlement, des champions de l’industrie de l’armement commencent à émerger en Europe, notamment en République tchèque.

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Le secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte, déclarait pourtant la semaine dernière que l’argent était là mais que l’industrie européenne de l’armement ne suivait pas…

Je pense, et je ne suis pas la seule, que Mark Rutte est en soi un problème pour l’Otan, parce qu’il a une posture de dominé vis-à-vis de Donald Trump alors qu’il est censé jouer un rôle de médiateur. À chaque fois qu’il dit quelque chose, ça n’a aucun sens. Dans l’affaire du Groenland, par exemple, il voulait négocier avec Trump sur cette histoire d’annexion, alors qu’il n’en a pas le mandat. Il n’a pas le droit de discuter de la volonté de Trump d’annexer le Groenland. Et les Groenlandais n’ont pas manqué de lui rappeler. Comme le disait récemment un analyste sur questions atlantistes : Mark Rutte devrait se taire.

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Vous êtes donc plus positive sur les développements actuels de l’Europe en termes de capacités militaires ?

Personnellement, je pense qu’il faudrait avoir une vision un peu moins « homogénéisante » de ce qui se passe en Europe. Beaucoup de pays sont en train de développer leur industrie de défense et de réaliser des achats massifs. On ne peut pas dire que la Pologne fait dans la dentelle quand elle annonce l’acquisition de 1 600 chars et des lance-roquettes multiples. On est sur des chiffres qui sont totalement inédits depuis la fin de la guerre froide. Mais le niveau de préparation de chacun dépend naturellement de l’appréciation de la menace. Quand vous êtes un pays balte ou la Pologne, vous ressentez la menace différemment que lorsque vous êtes en Espagne. Des pays comme le Canada, exposés à la Russie mais aussi la Chine, essaient également de se rapprocher des programmes de financement de la défense de l’Europe. Donc oui, je pense que quelque chose est en train d’émerger. Même si on se trouve dans un contexte de fortes contraintes budgétaires qui ne permettent pas à tous les États de développer leurs moyens de défense aussi vite qu’ils le voudraient.

Effectifs militaires des Etats-Unis en EuropeEffectifs militaires des Etats-Unis en Europe ©IPM Graphics

Faudrait-il quelque part renoncer, au moins en partie, à notre vision « multilatérale » de la défense ?

Énormément de choses se font en unilatéral ou en bilatéral. J’ai cité la Pologne, mais je pourrais aussi mentionner la Slovaquie, la Suède, la Lituanie… On assiste à une recrudescence des traités bilatéraux de défense entre des pays pourtant déjà liés par l’UE ou l’Otan. Ce qui revient à multiplier les garanties de sécurité. La France le fait avec l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie. Mais la voie bilatérale n’est pas la plus facile à développer et reste extrêmement dépendante des évolutions politiques des États. L’Otan est une machine à produire de la standardisation. C’est son existence qui fait que trente-deux États sont capables de s’engager ensemble en cas de conflit. Perdre cette plateforme, ce serait très dommageable car aucune organisation n’est capable de remplacer cela.