Les yeux de Renée-Louise Marcos se sont fermés pour la dernière fois ce mardi 7 juillet, emportant, sous leurs paupières, les images gravées de l’horreur. Survivante des camps de la mort, la Marseillaise qui avait fêté ses cent ans le 14 janvier dernier repose désormais au cimetière des Trois-Lucs (12e).

Son « témoignage et l’engagement inlassable pour transmettre la mémoire de la Shoah ont marqué des générations de Marseillais », a souligné, sur X, le maire DVG de Marseille, Benoît Payan, emboîtant le pas à la présidente DVD du Département Martine Vassal, « profondément émue par (cette) disparition ». « Le témoignage de Renée Marcos continuera d’éclairer les consciences et de nous rappeler où peuvent conduire l’antisémitisme, le racisme et l’indifférence », a insisté le Crif Marseille Provence, se remémorant le souvenir d’une femme « dont la force, la résilience et l’humanité ont profondément marqué tous ceux qui ont eu le privilège de la rencontrer ».

Début 1944, la famille juive originaire de Thessalonique (Grèce) est dénoncée par un voisin, à Saint-Just (13e), « pour cinq sous par tête », raconte son fils Joseph, 74 ans. Pour sauver ses proches, celle qui s’appelle alors Louise Guedili (mais n’aimant pas le prénom Louise, elle prendra le deuxième de sa sœur, Renée) affirme à la Gestapo qu’elle ne sait pas où sont ses parents, et qu’elle est fille unique – malgré l’existence de deux frères et deux sœurs. Envoyée aux Baumettes pendant huit jours avec sa tante et sa cousine, elle y rencontre Denise Toros-Marter, elle aussi déportée. « Nous étions jeunes, j’avais 16 ans, elle en avait 18, se souvient-elle. Les femmes étaient regroupées dans une grande cellule, et parce qu’on était un peu désespérées, qu’on ne savait pas ce qu’on allait devenir – on pensait qu’on nous enverrait travailler en Allemagne – et que sa belle voix nous remontait le moral, on demandait à Renée de chanter, poursuit Denise Toros-Marter. Alors elle chantait des chansons marseillaises, judéo-espagnoles… On n’imaginait pas qu’on finirait par aller dans l’enfer. »

« Elle était ma camarade d’Auschwitz »

Renée-Louise Marcos rejoint Drancy le 25 mai 1944, puis les wagons de la mort jusqu’en Pologne, à Auschwitz, convoi 74. Sa tante et sa cousine sont gazées dès leur arrivée. Elle survit aux travaux forcés et aux coups, travaille à ramasser des patates pour les cochons et à ensevelir les corps.

En 1945, quand les camps sont libérés, elle est atteinte du typhus et ne pèse plus que 35 kg. À son retour à Marseille, elle se reconstruit, se marie en 1946 et fonde une famille en donnant naissance à Sophie et Joseph. Ce n’est qu’à partir de 1969 que Renée-Louise Marcos commence à raconter ce qu’elle a vécu. « Très vite, on a consigné ses récits, on l’a filmée, enregistrée sur des VHS », explique son fils Joseph.

Les pleurs des enfants, la buée de la douche, chaque détail de la vie la renvoie vers le traumatisme de son adolescence. Alors elle parle, partage, transmet pour ne pas oublier afin que l’histoire ne se reproduise pas. Avec Denise Toros-Marter et d’autres rescapés, elle participe à la création de l’Amicale des déportés de Marseille et de sa région, en 1985. « Elle était ma camarade d’Auschwitz, souffle Denise Toros-Marter. Nous ne sommes désormais plus que deux survivantes (avec Esther Razon, NDLR), mais si sa voix s’est tue, son fils la perpétue aujourd’hui. »

Ces dernières années, Joseph a repris son flambeau dans les écoles, collèges et lycées. « Ma mère nous a toujours dit, ‘la vie est belle, ne la gâchez pas’, raconte-t-il. Elle s’est servie de son vécu pour en faire une force. » C’est cette résilience qui a poussé Joseph et ses deux fils de 48 et 34 ans à aller plus loin encore dans le devoir de mémoire, en allant se faire tatouer dans quelques jours le matricule de leur aïeule, A-5503, « sur le bras gauche, au même endroit qu’elle, pour qu’à chaque question qui sera posée à ce sujet, on raconte ce qu’elle a traversé. »