C’est un mail de la doyenne de l’Université Paris Cité (UPC) lâché dans une boucle comprenant des centaines d’externes qui a mis le feu aux poudres. Vendredi 26 juin 2026, en fin de journée, Sabine S. envoie aux étudiants un appel à la « mobilisation bénévole massive », qui « témoignerait de [leur] engagement pour les études médicales ». L’un d’eux, surpris par le terme « bénévole », s’enquiert de savoir si ce soutien aux hôpitaux sera rémunéré. « Nous serions enchantés de savoir que l’hôpital public, l’université et l’État français soutiennent ses étudiants et les estiment à leur juste valeur », écrit l’aspirant médecin. La missive de l’ancienne cheffe de service en chirurgie pédiatrique se fait tranchante : 

« Je crois que vous devriez changer d’orientation professionnelle car vous risquez d’être malheureux dans ce métier qui par essence consiste à ne pas compter trop son temps pour les personnes à qui on vient en aide. »

En pièce jointe, elle glisse le serment d’Hippocrate, un texte antique et symbolique qui établit le cadre éthique de la pratique du médecin. Ce jour-là, l’Agence régionale de santé (ARS) d’Île-de-France vient de lancer son « plan blanc » dans l’ensemble des établissements sanitaires franciliens, un dispositif de crise pour faire face à des circonstances exceptionnelles. La France connaît sa plus grosse canicule depuis 2003, les congés d’été des soignants débutent et les hôpitaux sont sous tension. Au moins 2.000 personnes seraient mortes en raison des températures. Pendant la crise du Covid, le SAMU avait déjà sollicité certains étudiants en médecine pour des vacations, avec une rémunération de 1.800 euros brut par mois. Le gouvernement vient d’élargir les profils d’étudiants pouvant aider. D’après nos recherches, c’est la première fois que l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) aurait fait appel au travail gratuit d’étudiants en médecine pour des missions d’aide-soignants. Après avoir pris connaissance de nos questions par mail, l’AP-HP est revenue sur sa communication initiale. Dans sa réponse à StreetPress, le 8 juillet 2026, l’administration assure finalement : 

« L’ensemble des étudiants concernés sera bien rémunéré. Les étudiants volontaires sont recrutés dans le cadre d’un contrat à durée déterminée ou d’un contrat de vacation et sont rémunérés en conséquence. » 

Comment expliquer le mail de la doyenne de l’UPC, pourtant limpide concernant l’absence de rémunération de ces missions ? L’AP-HP admet uniquement un « décalage » entre le lancement de « l’appel au volontariat » et « la confirmation des modalités de rémunération ». 

Alors qu’une nouvelle vague de chaleur a commencé le 5 juillet – et que les départements de l’Île-de-France font partie des 61 placés en vigilance orange canicule –, de futurs médecins en colère ont décidé de prendre la parole pour faire entendre leur « ras-le-bol ». S’ils précisent qu’ils auraient pu accepter par principe de participer bénévolement à l’effort collectif, ils dénoncent une requête « condescendante », un « chantage affectif dogmatique » et un mécanisme « qui noie [leur] futur métier ». Dans un texte anonyme transmis à StreetPress, ces étudiants de l’UPC externes au sein de l’AP-HP souhaitent que « les efforts fournis par les soignants soient reconnus et que leurs conditions de travail et de santé mentale soient protégées ». 

La réponse de la doyenne de l’Université Paris Cité lorsqu'un étudiant demande si les étudiants seront rémunérés. La réponse de la doyenne de l’Université Paris Cité lorsqu’un étudiant demande si les étudiants seront rémunérés.
/ Crédits : StreetPress« Elle a drop le serment d’Hippocrate » 

Le premier centre hospitalier d’Europe a-t-il eu peur de déclencher la gronde chez ses apprentis ? Sur le groupe WhatsApp de promo des cinquièmes années de l’UPC, peu habitué aux revendications politiques, la parole s’est libérée face aux propos incendiaires de la doyenne. « Ce mail est plus qu’incorrect et dénigrant pour notre profession, où apparemment, on est utile et indispensable que bénévolement », dit un élève, dans une capture d’écran que nous avons pu consulter. Les messages s’enchaînent. « Au-delà des étudiants, c’est le même discours qu’on tient avec le personnel médical et paramédical, et on s’étonne et se désole toujours des taux de burn-out et de suicides. » Un étudiant abonde : « Le système tient parce qu’on nous culpabilise de ne pas rester faire des heures sup’ car on abandonne nos patients, alors qu’on a le droit de demander des moyens et des conditions de travail dignes ». Son camarade tacle :

« J’ai signé pour être médecin, pas esclave de l’hôpital public. »

Sur TikTok, l’étudiante de 24 ans @meufblazee publie deux vidéos décrivant le mépris de la responsable universitaire et les conditions de vie des futurs soignants. « Elle a drop le serment d’Hippocrate comme ça en pensant avoir dead », lance-t-elle. « Tu te demandes si c’est notre doyenne ou notre opps [adversaire, ndlr] hein. Là c’est juste de la malveillance totale où elle lui dit littéralement : “Poto, si t’es là pour l’argent fallait changer de voie.” » Elle cumule plus de 400.000 vues. 

« Une anecdote à raconter à votre prochain dîner » 

Les étudiants d’UPC ne sont pas les seuls à avoir été sollicités pour du bénévolat. À la Sorbonne, StreetPress a pu consulter un mail envoyé le 23 juillet aux étudiants externes en médecine. Une cadre hospitalière leur annonce une « opération de soutien à l’hydratation des patients et des soignants dans tous les services de l’hôpital Saint-Antoine. » L’établissement a besoin de bénévoles pour « proposer de l’eau et des brumisateurs aux patients hospitalisés », entre autres. « Partants pour rejoindre la Cool Team ? », conclut-elle gaiement. 

Dans un extrait de conversation WhatsApp consulté par StreetPress, une cheffe de clinique insiste : « Des volontaires ? […] Il n’y a aucun externe du service ici, j’ai reçu deux mails + un appel me demandant de transmettre du coup… Essayez de mettre un ou deux noms sur n’importe quelle date histoire de participer. […] Merci de votre participation altruiste », écrit-elle, y accolant l’émoji bouquet de fleurs. Elle renchérit : 

« Ça vous fait une anecdote à raconter à votre prochain dîner. » 

Précarité et faim  

Charles (1) fait partie de ceux qui avaient répondu positivement à l’appel au bénévolat de la doyenne de l’UPC. « Je me suis porté volontaire mais son mail m’a un peu refroidi », admet le vingtenaire. L’élève en cinquième année revendique une manière de penser la profession dépoussiérée : 

« La nouvelle génération pense qu’on doit travailler dans de bonnes conditions, pour soigner dans de bonnes conditions. »  

La canicule et sa gestion dans les hôpitaux français viennent amplifier les problèmes de fond. Depuis des années, les syndicats étudiants dénoncent la précarité financière qui ronge certains élèves en médecine et la gratification trop basse des externes de l’hôpital public. Charles a bien été appelé pour une vacation bénévole le dimanche 28 juillet. Mais il était déjà de garde 24 heures d’affilée à l’hôpital, pour lesquelles il a été rémunéré 80 euros net. Environ une fois par semaine, les externes doivent faire des gardes de 12 heures, qu’ils enchaînent parfois avec leurs journées de stage, elles-mêmes rémunérées seulement 2,35 euros de l’heure en raison de leur statut particulier. Résultat : plus de 40% des étudiants hospitaliers ont déjà pensé à arrêter leurs études pour des raisons financières, selon une étude de l’Association nationale des étudiants en médecine de France (Anemf), menée en 2023. Malgré ces faibles revenus, certains stagiaires doivent payer leur plateau-repas pendant leurs journées de travail. Pourtant, d’après la même étude, 5% des étudiants ne mangent pas à leur faim et 41% sautent au moins un repas par mois. Sybille (1), autre étudiante de l’UPC, actuellement en stage d’urgentiste dans un grand hôpital de la capitale, illustre toutes ces difficultés. Avec ses dernières gardes nocturnes de 18h30 à 8h30, particulièrement éprouvantes, elle n’a comme Charles, pas pu être bénévole. « Il y a une garde où j’ai mangé à 6h du matin et l’autre, je n’ai tout simplement pas eu le temps », narre la jeune femme :

« Ça fait peur pour la suite. Je suis en cinquième année et il y a déjà des gardes où je me retrouve à ne pas pouvoir me nourrir. Qu’est-ce qu’on me demandera de sacrifier après ? »  

Julien (1), 27 ans, membre de l’association étudiante queer et décoloniale CQFD-UPC, tonne :

« Déjà qu’on est payé entre 200 et 300 balles par mois, ce n’est pas normal de nous demander de travailler gratuitement. On a l’impression d’être les bouche-trous de l’hôpital. »

Pour lui, la réponse de la doyenne de l’UPC est une illustration de ce que les étudiants en médecine vivent au quotidien. « On n’en peut plus d’être humiliés par nos supérieurs, ça ne passe plus. » Le médecin en devenir rappelle que les externes en cinquième année sont à une période charnière et particulièrement difficile de leurs études : ils passent le concours qui déterminera leur spécialité au début de leur sixième année. 

Responsabilités et burn-out

À ce climat s’ajoutent des responsabilités professionnelles déjà lourdes pour les élèves. L’année dernière, Valéria (1), 26 ans, stagiaire aux urgences, a dû gérer des situations problématiques. Elle se souvient notamment d’une femme victime de violences physiques, pour laquelle elle a dû rédiger une attestation médicale pour la justice, en signant avec le nom de son chef. « Ce n’était pas à moi de faire ça. Même les internes ne sont pas autorisés à le faire », souligne-t-elle. Elle juge « rageant » qu’on leur demande « en plus d’être bénévoles ». D’après elle :

« Je pense que c’est une période de crise qui aurait pu être évitée si on mettait plus de moyens à l’hôpital. » 

Ajoutée à celle des révisions, cette pression au travail pèse fortement sur la santé mentale des étudiants. Selon une enquête réalisée en 2024 auprès de 8.000 étudiants en médecine, 52% déclarent des symptômes anxieux tandis qu’un répondant sur cinq affirme avoir des idées suicidaires. D’après la présidente du Syndicat des médecins libéraux (SML), Sophie Bauer, un interne se suicide tous les 18 jours. 

Contactée par StreetPress, la doyenne de l’Université Paris Cité n’a pas souhaité répondre. 

(1) Le prénom a été modifié. 

Illustration de Une de Caroline Varon.

Ne manquez rien de StreetPress,
Abonnez-vous à notre newsletter