À l’occasion du sommet de l’OTAN d’Ankara, le Royaume-Uni et les Pays-Bas ont officialisé cette semaine un partenariat maritime renforcé (Enhanced Maritime Partnership), dont la principale annonce concerne l’acquisition d’une nouvelle classe commune de navires amphibies. Baptisés Amphibious Transport Ship (ATS), ces bâtiments remplaceront à terme les actuels moyens de projection des deux marines, avec quatre unités prévues pour la Royal Navy et quatre autres pour la Koninklijke Marine. À travers ce programme, Londres et La Haye entendent également développer une capacité amphibie largement intégrée, reposant sur des plateformes communes, des doctrines convergentes et une interopérabilité encore renforcée.
Même si le design exact des navires n’a pas été officiellement dévoilé, les informations publiées par les ministères néerlandais et britanniques laissent penser que les futurs ATS formeront une catégorie intermédiaire entre un transport de chalands de débarquement (LPD) classique et un bâtiment d’assaut amphibie léger.
Certaines vues d’artistes évoquaient des navires de type LPD disposant d’un large pont d’envol arrière, probablement de la famille des Enforcer du constructeur néerlandais Damen, tandis que d’autres publications plus récentes laissent entrevoir un design d’ATS articulé autour d’un vaste pont d’envol continu, possiblement une variante très agrandie du futur porte-drones polyvalent portugais, conçu également par Damen.
Longs d’environ 160 mètres pour un déplacement de l’ordre de 15.000 tonnes, les ATS pourront embarquer plusieurs centaines de militaires, leurs véhicules, leurs équipements ainsi que des engins de débarquement. Leur véritable originalité réside toutefois dans la place accordée aux systèmes sans pilote. Dotés d’un vaste pont d’envol et d’espaces modulaires, ils seront conçus pour mettre en œuvre simultanément des hélicoptères, des drones aériens, mais aussi des drones de surface (USV) et sous-marins (UUV), appelés à jouer un rôle croissant dans les opérations amphibies de demain.
Au total, ce sont donc huit bâtiments, quatre pour chacune des deux marines, qui devraient être commandés conjointement, pour un investissement global estimé à 2.4 milliards de livres sterling. La conception des ATS sera confiée aux Pays-Bas, avec Damen à la barre, confirmant la montée en puissance de l’industriel sur le segment des bâtiments de soutien et de projection.
S’il est décidé de baser les ATS sur un modèle « pont plat », ils pourraient dès lors être dérivés de la famille des MPSS de Damen.
Concernant la construction en elle-même, les sources officielles au Royaume-Uni précisent que « les navires seront construits dans des chantiers navals britanniques, épaulés par l’industrie néerlandaise », sans qu’il ne soit spécifiquement précisé si cela concerne uniquement les quatre bâtiments destinés à la Royal Navy, ou l’ensemble des huit ATS prévus pour les deux marines. Dans le cas où les chantiers navals britanniques – déjà à la peine sur les programmes actuels – ne seraient pas en mesure d’absorber un tel plan de charge, on imagine sans peine que Damen pourra construire une partie des blocs (voire la totalité des coques destinées à la marine néerlandaise, par exemple), dans l’un de ses nombreux chantiers navals. Pour le D. João II portugais, par exemple, la construction a été assurée par le chantier de Damen situé à Galați, en Roumanie.
Dans tous les cas, les deux gouvernements évoquent pour le moment une coopération industrielle de long terme, appelée à s’étendre au soutien en service et aux futures évolutions des bâtiments.
Sur le plan capacitaire, cette annonce confirme également l’évolution engagée par la Royal Navy, et vient aussi rappeler la crise qu’elle traverse en ce moment. En effet, après l’échec d’une première tentative de collaboration avec les Pays-Bas en 2023, le besoin britannique avait été estimé à six MRSS, un sigle indiquant successivement Multi Role Support Ship puis Multi-Role Strike Ships à partir de 2025. L’objectif initial était de remplacer les deux LPD de la classe Albion retirés du service en 2025 (le HMS Bulwark étant racheté par le Bresil), les trois LSD auxiliaires de la classe Bay encore actifs, ainsi que le navire de soutien auxiliaire RFA Argus, désarmé cette année. Le design des MRSS n’a jamais été finalisé, mais les avant-concepts semblaient souvent proposer des bâtiments assez lourds, d’une longueur comprise entre 160 et 200 mètres, et dotés de systèmes défensifs sophistiqués.
Lors de la récente publication du Defense Investment Plan (DIP), il a cependant été confirmé que le programme MRSS était annulé, au profit d’une intégration au programme ATS néerlandais. Or, avec une longueur de 160 mètres et un déplacement de 15.000 tonnes, les ATS sont des bâtiments nettement moins ambitieux que ce que prévoyaient les MRSS. Ils sont d’ailleurs plus petits que la classe Albion ou la classe Bay qu’ils doivent remplacer. Surtout, ils ne seront que quatre, contre les six réclamés initialement pour soutenir les capacités de déploiement des Royal Marines.
Dans les déclarations, évidemment, l’intégration britannique au programme ATS est présentée comme la continuation logique du changement doctrinal en faveur d’une « Hybrid Navy », autrement dit une marine hybride misant sur un juste équilibre entre systèmes conventionnels et systèmes autonomes, et au sein de laquelle les plateformes traditionnelles deviennent autant de vecteurs capables de mettre en œuvre des drones de tous types, qu’ils soient aériens, de surface ou sous-marins. L’objectif affiché est d’étendre le rayon d’action de la Royal Navy, ses capacités de renseignement et sa survivabilité dans des environnements fortement contestés. Cette stratégique est aussi présentée comme un moyen de répondre à la crise de recrutement sans précédent que traverse la Royal Navy.
Deux modèles différents de LPD proposés par Damen Naval, évoluant avec différents modèles de drones et d’hélicoptères.
Dans ce cadre, les ATS ne seront pas seulement des transports de troupes ou des plateformes de débarquement. Ils constitueront des bâtiments-mères destinés à projeter un ensemble de capacités autonomes, les drones venant progressivement compléter, voire remplacer, une partie des missions aujourd’hui assurées par les hélicoptères, les embarcations ou les détachements de reconnaissance traditionnels. Telle est, du moins, la théorie. Dans la pratique, si les drones joueront un rôle essentiel dans l’appui aux troupes, y compris lors d’opérations de débarquement, ils ne permettront pas de compenser la réduction capacitaire que représente le passage d’un format de six navires amphibies lourds, conçus selon des normes militaires strictes, à quatre bâtiments amphibies médians, construits en partie selon des standards civils, ne serait-ce que pour assurer l’automatisation d’une partie des systèmes et la réduction des équipages.
Du côté des Pays-Bas, le tableau est nettement moins sombre. À l’origine, le programme ATS visait également à doter la marine néerlandaise de six bâtiments. Mais l’objectif était alors de remplacer d’une part les deux bâtiments amphibies lourds (LPD) Rotterdam et Johann de Witt, déplaçant entre 13.000 et 15 000 tonnes, et d’autre part les quatre patrouilleurs océaniques de la classe Holland, à savoir des bâtiments nettement plus légers, de moins de 4000 tonnes, qui sont tout de même régulièrement utilisés pour des missions humanitaires. Dès lors, pour La Haye, un format final à quatre ATS représente tout de même un gain capacitaire majeure sur le plan des opérations amphibies, d’autant qu’une partie des missions de la classe Holland pourra être reprise par d’autres patrouilleurs hauturiers.
Mais sur le plan de la doctrine hybride, les Pays-Bas suivent une trajectoire très comparable à celle du Royaume-Uni, à l’exception près qu’il s’agit pour eux de réellement monter en gamme sur tout un panel de missions, là où les Britanniques cherchent avant tout à conserver des capacités en pleine déflation. Du côté des forces néerlandaises, les réflexions doctrinales menées ces derniers mois autour de la vision « Maritime Uncrewed » et de l’évolution du Korps Mariniers mettent elles aussi l’accent sur une guerre amphibie plus distribuée, dans laquelle les systèmes autonomes occupent une place centrale, notamment pour la frappe à longue portée et pour la protection des troupes déployées, y compris face aux drones adverses. Les futurs ATS devront ainsi servir de bases de déploiement pour un ensemble de drones, tout en assurant le commandement d’unités expéditionnaires plus légères, plus dispersées et davantage connectées.
Vue d’artiste de Multi Purpose Support Ships (MPSS) de Damen. Le D. João II portugais s’inscrit dans cette lignée.
La convergence entre les deux marines dépasse donc largement le simple choix d’une plateforme commune. En réalité, cette évolution s’inscrit dans une coopération déjà ancienne. Depuis 1973, les Royal Marines et le Korps Mariniers néerlandais constituent l’une des forces amphibies multinationales les plus intégrées de l’OTAN, partageant entraînements, exercices et déploiements. Avec le développement d’un même navire, cette coopération franchit toutefois une nouvelle étape. Au-delà des équipages et des procédures, les deux pays partageront désormais un même outil capacitaire, appelé à évoluer selon une feuille de route commune et à mettre en œuvre des systèmes autonomes développés dans un cadre largement coordonné.
Pour la Royal Navy, ce choix marque cependant une inflexion stratégique assumée, plus ou moins de bonne grâce. Longtemps considérée comme la principale puissance amphibie européenne, la marine britannique renonce progressivement à maintenir seule une capacité de projection supérieure, ou même simplement équivalente, à celle de ses principaux partenaires européens. En adoptant un navire de même catégorie que la marine néerlandaise, et à nombre équivalent, Londres accepte un déclassement relatif de sa composante amphibie, compensé par une interopérabilité beaucoup plus poussée et par un recentrage de ses investissements vers les technologies jugées déterminantes pour les opérations navales de demain. À l’inverse, la marine néerlandaise pourra se targuer d’être au même niveau que la Royal Navy, en tous cas dans le domaine des opérations amphibies.
© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.