Invité par Jainer Morales Mena, fondateur de Low Light Films, à découvrir Easter avant la clôture du FID Marseille prévue le dimanche 12 juillet, j’ai accepté cette proposition avec beaucoup d’intérêt. Cette projection particulière m’a permis de découvrir l’un des films les plus singuliers de cette édition : un premier long métrage qui dépasse largement le cadre du documentaire pour devenir une méditation sensible sur l’identité, la mémoire et le droit d’exister.

Dès les premières images, Easter impose son univers. Deux femmes parées de sequins et de perles feuillettent un album photo jauni par le temps et font ressurgir les fragments d’une vie. Parmi elles, Seokja, 68 ans, figure pionnière de la scène transgenre de Séoul dans les années 1980 et tenancière du club transgenre Yeobo, dans le quartier d’Itaewon. À travers son parcours, le cinéaste sud-coréen Mokya Shin raconte une existence marquée par la résistance, la solitude, mais aussi par une formidable volonté de rester fidèle à soi-même.

Ce qui m’a particulièrement marqué dans ce film, c’est la manière dont Mokya Shin refuse le récit documentaire traditionnel. Il ne cherche pas seulement à expliquer une trajectoire ou à présenter un témoignage. Il nous invite à une traversée intérieure, où les souvenirs, les silences, les lieux abandonnés et les mythes se répondent. Easter est davantage un récit initiatique qu’un simple portrait : celui d’une rencontre entre Seokja et un jeune homme, alter ego du cinéaste, qui l’accompagne dans un voyage à travers la mémoire.

Mokya Shin construit un cinéma de sensations. Les bâtiments en ruine, les couloirs désertés, les espaces presque fantomatiques deviennent les témoins d’un passé que l’on tente de faire revivre. Le film semble évoluer hors du temps, dans un monde parallèle où les existences oubliées peuvent enfin trouver leur place. Cette approche poétique donne au parcours de Seokja une dimension universelle.

Lors de la rencontre avec le public après la projection, Mokya Shin a expliqué que c’était « le destin » qui l’avait conduit à rencontrer Seokja. Une phrase qui résume parfaitement l’esprit du film. Cette rencontre n’a pas seulement été le point de départ d’un projet cinématographique ; elle a donné naissance à une relation humaine profonde, fondée sur la confiance, l’écoute et le partage d’une mémoire longtemps restée dans l’ombre.

À travers Easter, j’ai découvert une réalité douloureuse : celle de personnes dont l’identité vécue entre en contradiction permanente avec l’identité administrative imposée par les registres officiels. Seokja vit comme une femme dans son quotidien, mais demeure enregistrée comme un homme dans les documents d’état civil. Ce décalage dépasse la simple question administrative ; il révèle une blessure sociale profonde et une difficulté persistante à reconnaître pleinement certaines existences.

Dans la société sud-coréenne, où les personnes transgenres restent encore confrontées aux préjugés, à l’exclusion et parfois au rejet familial, beaucoup vivent dans un profond isolement. Cette marginalisation peut entraîner une grande souffrance psychologique, avec des conséquences dramatiques pour certains. Mais Mokya Shin refuse de réduire son personnage à cette douleur.

Car Easter est avant tout un film sur la liberté. Seokja apparaît comme une femme debout, portée par une foi inébranlable dans la beauté, l’amour et l’authenticité. Son parcours raconte le combat de celles et ceux qui cherchent simplement à vivre en accord avec eux-mêmes, malgré les normes et les regards imposés.

Le titre du film prend alors toute sa profondeur : Easter, la résurrection. Celle d’une mémoire effacée, d’une histoire marginalisée, d’une voix que l’on croyait condamnée au silence. Mokya Shin transforme le cinéma en un espace de renaissance, où les oubliés retrouvent enfin un visage et une place dans le récit collectif.

Avec cette œuvre délicate et profondément humaine, Mokya Shin signe un premier film d’une grande maturité. Easter n’est pas seulement un film sur la transidentité ; c’est une réflexion universelle sur la dignité, la transmission et cette question essentielle : qui a le droit d’être inscrit dans la mémoire des autres ?

Djamal Guettala