l’essentiel
SÉRIE (2/6). Lors du Tour de France 1913, le Parisien Eugène Christophe doit mettre pied à terre dans la descente du Tourmalet. Il va réparer seul dans une grange du village de Campan, mais perd toute chance de s’imposer à Paris. Cette histoire fait partie de la légende du Tour de France.

Sa machine devenue inutile à la main, Eugène Christophe pleure. Le Vieux Gaulois voit passer les coureurs qu’il avait lâchés dans l’Aubisque et son impuissance le dévaste. Dans un des décors les plus sublimes de nos montagnes, il ne le sait pas encore, mais il est en train de vivre un épisode qui marquera à jamais la légende des cycles. La veille, à Bayonne, il pointait à la deuxième place du classement général du Tour 1913 à un peu moins de cinq minutes du Belge Odiel Defraye.
Le 9 juillet à trois heures du matin, au départ de l’étape suivante à destination de Luchon, le Français est déjà bien éveillé et figure parmi les premiers attaquants au col d’Osquich avec Marcel Buysse, Philippe Thys, Jean Rossius et l’Aveyronnais Gustave Garrigou. Defraye, par contre, souffre d’une jambe et s’arrêtera définitivement à Barèges, au pied du Tourmalet.

Inauguration de la stèle Eugène Christophe en présence de Gérard Holtz en 2014.

Inauguration de la stèle Eugène Christophe en présence de Gérard Holtz en 2014.
NR – LAURENT DARD

« J’ai continué mon calvaire »

Dans l’ascension, loin devant, Thys, Christophe et Buysse sont les plus véloces. Avec une vingtaine de minutes d’avance sur ses adversaires au général, « Cricri » reste calme et prend le temps de retourner sa roue arrière pour mettre un développement plus important en vue de la descente.
Des années plus tard, il racontera : « Je pensais à ma nouvelle position, j’étais bien quand, en fin de journée, j’ai senti ma direction se bloquer ! Un simple coup d’œil m’a permis de voir que ma fourche était cassée… J’étais à 2 000 m d’altitude et à 17 kilomètres du premier village où il me serait peut-être possible de trouver un atelier où réparer. Le règlement ne m’autorisant ni à changer de machine, ni à en emprunter une momentanément, il me fallait descendre avec mon vélo sur le dos, en portant ma roue… »

Inauguration de la stèle en 2014 au sommet du Tourmalet.

Inauguration de la stèle en 2014 au sommet du Tourmalet.
NR – LAURENT DARD

Le malheureux se met d’abord à courir (un siècle avant Chris Froome au mont Ventoux !), il tente de couper à travers champs mais glisse avec ses souliers de cycliste sans talons… « J’étais prêt à abandonner mais j’ai continué mon calvaire, presque machinalement… » Après deux heures de galère, il arrive chez un charron-forgeron de Sainte-Marie-de-Campan…

Surnommé « le serrurier de Malakoff »

La forge de Campan où le coureur s'est arrêté.

La forge de Campan où le coureur s’est arrêté.
NR – LAURENT DARD

*Chaque année, des milliers de passionnés viennent se recueillir sur le vieux bâtiment où une plaque retraçant cet épisode resté célèbre a été posée le 3 juin 1965 en présence du champion vaincu. Les textes lui interdisant de changer le tube de la pièce défectueuse, Christophe, que l’on appelait le « serrurier de Malakoff » en référence à son premier métier, décide de raccorder les deux morceaux cassés.
« Pour percer mes trous de goupille, il m’a fallu faire tourner la machine du forgeron, ce qui m’a valu trois minutes de pénalisation des commissaires qui me surveillaient à la suite de la réclamation des dirigeants de mes principaux concurrents. » Très « sportifs » les adversaires !

Il casse de nouveau sa fourche en 1919 !

Il repart et pointe à Luchon à 20 h 44, 29e à 3 h 50’14’’ de Thys qui, vainqueur dans la Reine des Pyrénées, prend les commandes et gagne le Tour à Paris. Eugène Christophe, lui, ne connaîtra jamais ce bonheur mais aura l’honneur de porter six ans plus tard le premier maillot jaune de l’histoire au café de l’Ascenseur au départ de Grenoble. Henri Desgrange souhaitait depuis longtemps différencier le leader du Tour. Sur une idée d’Alphonse Baugé, il concrétise ce signe distinctif aux couleurs des pages du journal organisateur « L’Auto ».

Une plaque commémore sur l'ancienne forge la réparation de fortune du coureur Eugène Christophe en 1913.

Une plaque commémore sur l’ancienne forge la réparation de fortune du coureur Eugène Christophe en 1913.
NR – LAURENT DARD

Lors de cette édition 1919, celle de la renaissance sur des routes fortement marquées par les années de guerre, il se retrouve en position, enfin, de gagner. Il prend la tête à Bayonne mais son cauchemar va se répéter en fin de course. À Raismes, entre Metz et Dunkerque, il casse de nouveau sa fourche, se remet à bricoler dans une usine de Valenciennes, perd plus d’une heure alors que les rescapés s’apprêtent à rejoindre Paris. C’est Firmin Lambot qui inscrit son nom au palmarès.

Le célèbre dessin qui a immortalisé l’épisode de « la fourche »…

Le célèbre dessin qui a immortalisé l’épisode de « la fourche »…
Reproduction DDM

Sept fois champion de France de cyclo-cross, lauréat de Milan-San Remo 1910, de Paris-Tours 1920 et de Bordeaux-Paris 1920 et 1921, né le 22 janvier 1885 dans le premier arrondissement de Paris, Christophe est décédé à l’hôpital Broussais le 1er février 1970. À la station Malakoff-Plateau de Vanves, sur la ligne 13 du métro parisien, un square porte son nom depuis le centenaire du Tour en 2003. Au cimetière de Malakoff, sa tombe est encore régulièrement fleurie de… jaune évidemment.