L’agenda européen de l’Arménie se définit aujourd’hui non seulement par des déclarations politiques, mais aussi par des initiatives concrètes : nouveaux plans de relance économique, préférences commerciales et visites de haut niveau. Du dialogue politique à la coopération économique, des programmes d’infrastructures au secteur de la sécurité, l’agenda bilatéral continue de s’étoffer et de s’approfondir rapidement.

Dans un entretien accordé à Armenpress, Alberto Turkstra, directeur du projet Diplomatic World, basé à Bruxelles et spécialisé dans l’analyse et les relations publiques, a partagé son point de vue sur l’agenda actuel des relations entre l’Arménie et l’UE, notamment sur l’importance de la visite régionale de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, les initiatives économiques de l’UE et les nouvelles réalités qui se dessinent dans le Caucase du Sud.

Néanmoins, selon cet expert belge, l’intensification de l’orientation européenne de l’Arménie ne doit pas être perçue comme un tournant géopolitique radical de la part d’Erevan, mais comme la suite logique de sa diversification en matière de politique étrangère.

La présidente de la Commission européenne s’est rendue en Azerbaïdjan et en Arménie. Dans quelle mesure la visite d’Ursula von der Leyen était-elle symbolique et quelle était son importance pratique ? Quel impact pourrait-elle avoir sur les relations bilatérales ?

-La visite d’Ursula von der Leyen était significative tant sur le plan symbolique que pratique.

Symboliquement, cette présence a démontré que l’Union européenne considère le Caucase du Sud comme une région d’importance stratégique croissante et entend y demeurer un acteur politique actif. La présence de la présidente de la Commission européenne – dans le cas de l’Arménie, quelques semaines seulement après sa visite à Erevan les 4 et 5 mai pour assister au premier sommet UE-Arménie et à la réunion de la Communauté politique européenne – a clairement indiqué que l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont des partenaires importants pour l’UE, même si leurs modalités et leurs priorités diffèrent.

Pour l’Arménie, cette visite a confirmé le soutien politique européen de haut niveau, à un moment où Erevan cherche à diversifier sa politique étrangère et à réduire sa dépendance excessive à l’égard d’un seul acteur extérieur. Elle a également renforcé la reconnaissance par l’UE du programme de réformes arménien et son engagement à un dialogue plus étroit avec les institutions européennes.

Le moment choisi pour cette visite était tout aussi important. Elle intervenait peu après le premier sommet UE-Arménie et dans un contexte marqué par la signature de l’accord de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ainsi que par la poursuite des efforts de normalisation des relations entre l’Arménie et la Turquie. L’ensemble de ces développements crée un climat plus favorable à la coopération régionale et renforce l’intérêt de l’UE pour le soutien d’une stabilité durable.

Sur le plan pratique, la visite s’est traduite par plusieurs initiatives concrètes, et non par une simple expression de soutien politique. Outre la réaffirmation de la coopération en matière d’infrastructures, de transformation numérique, de connectivité des transports et de diversification énergétique, la présidente von der Leyen a annoncé de nouvelles mesures commerciales autonomes qui libéraliseraient environ 80 % des exportations arméniennes vers l’UE. Ces mesures pourraient permettre aux entreprises arméniennes de diversifier leurs marchés d’exportation et de réduire leur dépendance vis-à-vis de leurs partenaires commerciaux traditionnels.

Pour l’Azerbaïdjan, l’engagement de l’UE reste principalement axé sur la coopération énergétique, les corridors de transport et la connectivité régionale. L’UE a un intérêt majeur à la stabilité du Caucase du Sud, car une paix durable est essentielle au succès des initiatives de connectivité reliant l’Europe au Caucase du Sud et à l’Asie centrale.

— Selon vous, qu’est-ce qui motive l’intensification sans précédent des relations entre l’Arménie et l’UE et l’approfondissement de la coopération ? Comment évaluez-vous l’état actuel de ces relations ?

-L’accélération actuelle des relations entre l’Arménie et l’UE est le résultat d’une combinaison de facteurs géopolitiques, sécuritaires et nationaux.

Le principal facteur a été la transformation profonde de l’environnement sécuritaire arménien suite aux conflits avec l’Azerbaïdjan au sujet du Haut-Karabakh. Ces événements ont mis en lumière le mécontentement croissant d’Erevan à l’égard de ses dispositifs de sécurité traditionnels, notamment le sentiment que l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), dirigée par la Russie, n’a pas apporté le soutien nécessaire lorsque l’Arménie en a fait la demande. En conséquence, l’Arménie a cherché à diversifier ses partenariats extérieurs et à renforcer son autonomie stratégique.

Parallèlement, l’Union européenne manifeste un intérêt croissant pour le renforcement de son rôle dans le Caucase du Sud. Cette région a acquis une importance stratégique renouvelée, car elle relie l’Europe à la mer Noire, au Caucase du Sud, à l’Asie centrale et au-delà. Dans ce contexte, des initiatives de connectivité telles que la Route internationale de transport transcaspienne (TITR) sont devenues essentielles à la stratégie de connectivité globale de l’UE. Le Caucase du Sud est donc perçu non seulement sous l’angle de la sécurité, mais aussi comme un corridor pour le commerce, la diversification énergétique et les transports.

Un troisième facteur réside dans la compatibilité entre le programme de réformes intérieures de l’Arménie et les priorités européennes. La gouvernance démocratique, la réforme judiciaire, la lutte contre la corruption, la modernisation institutionnelle et le renforcement de l’État de droit ont jeté les bases d’une coopération plus étroite avec l’UE.

Aujourd’hui, les relations entre l’Arménie et l’UE sont à leur stade le plus avancé depuis le rétablissement de l’indépendance de l’Arménie. Le dialogue politique s’est considérablement intensifié, la coopération économique s’est développée et la collaboration s’étend de plus en plus au-delà des domaines traditionnels pour inclure la sécurité, la gestion des frontières, la transformation numérique et la connectivité.

Un jalon particulièrement important a été le premier sommet UE-Arménie, qui s’est tenu en début d’année. Ce sommet a permis d’élever le dialogue politique à un niveau supérieur et a démontré que la relation prend une dimension de plus en plus stratégique, dépassant le simple cadre de la mise en œuvre des accords existants. Il s’inscrit dans la continuité de l’adoption du nouvel agenda stratégique UE-Arménie à l’horizon 2025, qui définit un cadre global pour la coopération future.

L’UE a également concrétisé ses engagements politiques par des initiatives tangibles, notamment le plan de résilience et de croissance pour l’Arménie, les investissements du programme Global Gateway, le soutien apporté par le biais du mécanisme européen pour la paix et l’annonce de mesures commerciales autonomes qui libéraliseront environ 80 % des exportations arméniennes vers l’UE.

Il est toutefois important de rester réaliste. L’Arménie n’est pas encore un pays candidat à l’UE et l’adhésion demeure une possibilité à long terme plutôt qu’une perspective immédiate. Le processus actuel doit donc être perçu avant tout comme un approfondissement de l’intégration européenne grâce à des institutions renforcées, une compétitivité accrue et un alignement progressif de l’Arménie sur les normes européennes, plutôt que comme une voie vers une adhésion imminente à l’UE.

-Selon vous, comment l’engagement croissant de l’Arménie avec l’Europe pourrait-il affecter l’équilibre des pouvoirs dans le Caucase du Sud ?

-Une orientation européenne plus marquée de l’Arménie pourrait progressivement remodeler l’équilibre des pouvoirs dans le Caucase du Sud, même si cela ne doit pas être interprété comme un réalignement géopolitique immédiat.

Sa conséquence la plus importante serait une plus grande diversification de l’influence extérieure dans une région historiquement dominée par la Russie et de plus en plus façonnée par la Turquie. Un engagement accru de l’UE offre à l’Arménie davantage d’options diplomatiques, de ressources économiques, d’expertise technique et de soutien institutionnel.

Pour l’Arménie, un renforcement de sa coopération avec l’UE vise à accroître son autonomie stratégique plutôt qu’à remplacer une dépendance extérieure par une autre. L’objectif est la diversification : se donner une plus grande marge de manœuvre en développant des partenariats avec de multiples acteurs, notamment l’UE, les États-Unis, la France, l’Inde, l’Iran et d’autres.

Les récents développements diplomatiques pourraient renforcer ce processus. La signature de l’accord de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan et la normalisation progressive des relations entre l’Arménie et la Turquie créent des conditions plus favorables à la connectivité régionale. Si ces processus se poursuivent, ils pourraient accroître significativement l’efficacité des investissements européens et des initiatives d’infrastructures dans le Caucase du Sud.

Les progrès récents en matière de réouverture des liaisons de transport régionales illustrent également ce potentiel. La remise en service de la ligne ferroviaire Akhalkalaki-Kars pour les exportations et importations arméniennes démontre comment une coopération pragmatique peut générer des avantages économiques concrets tout en complétant des initiatives européennes plus vastes en matière de connectivité.

Néanmoins, l’équilibre des pouvoirs dans la région continuera de dépendre des interactions entre l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Turquie, la Russie, l’Iran et l’Union européenne. Le rapprochement de l’Arménie avec l’Europe ne saurait effacer les réalités géopolitiques actuelles. La Russie demeure un partenaire économique important, la Turquie un acteur régional majeur et l’Azerbaïdjan conserve une influence géopolitique considérable grâce à ses ressources énergétiques et à sa position stratégique.

En définitive, la question essentielle est de savoir si l’Union européenne peut rendre l’orientation européenne de l’Arménie économiquement et institutionnellement viable, et non pas seulement politiquement attrayante. Cela nécessitera des investissements à long terme dans la résilience économique, la connectivité, la coopération en matière de sécurité et le développement institutionnel.

-Pensez-vous qu’il soit possible pour l’Arménie de maintenir avec succès sa politique étrangère équilibrée tout en approfondissant ses relations avec l’UE et en maintenant sa coopération avec la Fédération de Russie ?

-Oui, même si maintenir cet équilibre devient de plus en plus difficile.

L’Arménie a traditionnellement mené une politique étrangère multivectorielle, entretenant des relations avec la Russie, l’Union européenne, les États-Unis, l’Iran et d’autres partenaires. Pour un petit pays enclavé, situé dans un environnement géopolitique extrêmement complexe, la diversification constitue une stratégie rationnelle car elle réduit la dépendance à l’égard d’un seul acteur extérieur.

Cependant, le contexte international s’est considérablement polarisé, notamment depuis le début de la guerre en Ukraine. Alors que l’Arménie renforce sa coopération avec l’UE dans des domaines tels que la gouvernance, la résilience, la réforme institutionnelle et l’intégration économique, les divergences avec Moscou risquent de persister.

Dans le même temps, une rupture totale avec la Russie n’est ni réaliste ni souhaitable à court terme. La Russie demeure le principal partenaire économique de l’Arménie, et les deux pays restent étroitement liés par le commerce, l’énergie, les investissements, les migrations de main-d’œuvre et les flux financiers. L’appartenance de l’Arménie à l’Union économique eurasienne engendre également des contraintes institutionnelles, complexifiant ainsi une intégration européenne plus poussée.

L’approche actuelle de l’Arménie ne doit donc pas être comprise comme une réorientation géopolitique globale, mais comme un effort de rééquilibrage de sa politique étrangère. L’objectif est de réduire une dépendance excessive à l’égard d’un seul partenaire tout en préservant, dans la mesure du possible, des relations constructives avec de multiples acteurs.

Le succès de cette stratégie dépendra en fin de compte de l’habileté diplomatique de l’Arménie, de la volonté de l’Union européenne de fournir un soutien politique et économique constant et durable, et de la réponse de la Russie aux efforts de diversification de l’Arménie.

-Dans quelle mesure les programmes de soutien économique et les préférences commerciales annoncés par l’Union européenne peuvent-ils transformer les opportunités économiques de l’Arménie ?

-L’aide financière et les préférences commerciales de l’UE peuvent renforcer considérablement les perspectives économiques à long terme de l’Arménie, même si leur impact doit être considéré comme faisant partie d’une transformation progressive plutôt que comme une solution immédiate.

Le soutien européen peut contribuer au développement des infrastructures, à la numérisation, à la diversification énergétique, au soutien aux petites et moyennes entreprises et à l’amélioration du climat des affaires. Ensemble, ces mesures peuvent accroître l’attractivité de l’Arménie auprès des investisseurs européens et internationaux.

La diversification des échanges est particulièrement importante. L’économie arménienne demeure fortement intégrée à celle de la Russie, et les récentes perturbations commerciales ont mis en évidence les risques liés à une dépendance excessive à un marché unique. Les mesures commerciales autonomes annoncées par la Commission européenne constituent une avancée majeure pour relever ce défi. Une fois adoptées, elles libéraliseront environ 80 % des exportations arméniennes vers l’UE, créant ainsi de nouvelles opportunités pour les producteurs arméniens tout en soutenant les secteurs affectés par les récentes restrictions commerciales russes.

Au-delà de leur impact commercial immédiat, ces mesures encourageront les entreprises arméniennes à s’adapter aux normes réglementaires et de qualité européennes, améliorant ainsi leur compétitivité et leur capacité d’exportation à long terme.

Néanmoins, l’Arménie ne peut pas, de manière réaliste, remplacer du jour au lendemain ses liens économiques avec la Russie. Un retrait brutal des structures économiques centrées sur la Russie, notamment de l’Union économique eurasienne, engendrerait des risques importants à court terme liés au commerce, à l’énergie, aux migrations de main-d’œuvre et à la stabilité financière. Le scénario le plus réaliste est donc celui d’une diversification progressive plutôt que d’une substitution abrupte.

À moyen et long terme, une coopération plus étroite avec l’Union européenne pourrait atténuer les vulnérabilités structurelles de l’Arménie et contribuer à un modèle économique plus équilibré et résilient. Le succès dépendra cependant non seulement du maintien du soutien européen, mais aussi de la capacité de l’Arménie à mettre en œuvre des réformes, à renforcer sa gouvernance, à utiliser efficacement les financements disponibles et à tirer parti des opportunités offertes par l’amélioration de la connectivité régionale et les processus de normalisation en cours dans le Caucase du Sud.