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Un réacteur nucléaire français à l’arrêt depuis près de trente ans, et pourtant toujours sous surveillance électrique permanente. À Creys-Malville, en Isère, Superphénix n’a plus produit un seul kilowattheure depuis 1996. Mais ses 4 700 tonnes de sodium liquide ont dû rester chauffées à 180°C pendant près de deux décennies, sous peine de provoquer une réaction chimique violente au moindre contact avec l’eau ou l’air. Un chantier titanesque, à la fois technique et financier, qui illustre à quel point démanteler un réacteur nucléaire peut coûter plus cher, et durer plus longtemps, que son exploitation elle-même.
À retenir
- Un réacteur arrêté depuis 1998 mais toujours sous surveillance intensive et coûteuse
- 4 700 tonnes de sodium qui ne peuvent pas être simplement « gelées » sans risque d’explosion
- Un démantèlement qui durera 3 fois plus longtemps que les 11 ans de production du réacteur
Sommaire
- Un surgénérateur né dans la controverse, mort par décret
- Le sodium, cette matière qui n’attend qu’une étincelle ou une goutte d’eau
- Un démantèlement trois fois plus long que l’exploitation, et un coût qui grimpe
Un surgénérateur né dans la controverse, mort par décret
Superphénix, c’était le pari français des réacteurs à neutrons rapides. Situé sur le site de Creys-Malville, en bordure du Rhône, Superphénix est un réacteur nucléaire entré en service en 1985 et arrêté en 1996. Sa construction, initialement prévue pour quatre milliards de francs, avait explosé les compteurs : selon un rapport de la Cour des comptes de 1997, la construction du réacteur Superphénix a coûté 9,1 milliards d’euros. Un montant colossal pour un réacteur qui n’aura finalement tourné qu’une fraction du temps prévu.
La décision d’arrêt, elle, doit beaucoup à la politique. L’arrivée de Lionel Jospin à Matignon en 1997 scelle le sort du surgénérateur, dans le cadre d’un accord avec les Verts. La mise à l’arrêt définitif de Superphénix a été prononcée par décret du 30 décembre 1998. Sur le plan industriel, le bilan reste maigre : son facteur de charge (6%) a été inversement proportionnel à son coût dont les estimations varient allègrement. la centrale la plus chère de France a aussi été l’une des moins productives.
Le sodium, cette matière qui n’attend qu’une étincelle ou une goutte d’eau
Le vrai casse-tête ne commence pourtant qu’après l’arrêt. Contrairement aux réacteurs classiques refroidis à l’eau, Superphénix utilisait du sodium liquide comme caloporteur, un choix technique qui permettait une meilleure efficacité thermique mais qui pose un problème de sûreté majeur une fois l’installation à l’arrêt : le sodium explose au contact de l’eau et s’enflamme au contact de l’air. Impossible donc de simplement couper le courant et attendre.
Le volume en jeu donne le vertige. Superphénix renfermait au total 4 700 tonnes de ce produit : 3 500 tonnes radioactives du circuit primaire (cuve) et 1 200 tonnes du circuit secondaire des échangeurs de chaleur. Pour éviter que cette masse ne se solidifie autour des structures internes, ou pire, ne se retrouve exposée accidentellement à l’humidité ambiante, EDF n’a eu d’autre choix que de la maintenir liquide en continu. Il y est maintenu à l’état liquide (à 180°, d’où l’importante consommation électrique), sous un ciel de gaz neutre (argon), afin de rendre possible sa vidange ultérieure.
Cette climatisation à l’envers a un coût énergétique qui dépasse l’entendement pour une centrale qui ne produit plus rien. Les besoins énormes équivalent à la consommation électrique d’une ville de 20 000 habitants, en particulier pour assurer le maintien à l’état liquide du sodium primaire de l’installation. Vingt mille habitants, soit à peu près la population d’une ville comme Vannes ou Saint-Malo, dont toute l’énergie servirait uniquement à empêcher un métal de se figer dans une cuve à l’arrêt. Le traitement effectif n’a démarré que des années plus tard : entrepris depuis 2009, ce traitement passe par la vidange progressive du sodium de la cuve (dit primaire) et des circuits secondaires. Le procédé consiste à neutraliser chimiquement la matière, goutte par goutte. Le sodium est ensuite incorporé à très petites doses dans de la soude aqueuse, puis cette soude est confinée dans la fabrication de blocs de béton. Au bout du chantier, l’opération devait produire 7 000 blocs de bétons, entreposés sur site pendant encore plusieurs décennies avant de rejoindre une filière de stockage définitive.
Un démantèlement trois fois plus long que l’exploitation, et un coût qui grimpe
La facture, sans surprise, dérape aussi. Dans son rapport de janvier 2012 sur les coûts du nucléaire, la Cour des comptes estime le coût du démantèlement de Superphénix à 955 millions d’euros. Une somme déjà vertigineuse pour une installation qui n’a jamais atteint sa pleine rentabilité industrielle. Mais certains experts jugent cette évaluation optimiste. Pour Bernard Laponche, physicien et fondateur de l’association Global Chance, il n’est pas déraisonnable de penser que le coût sera plutôt de l’ordre de 2 milliards d’euros.
Le rapport parlementaire de 2017, rédigé par les députés Julien Aubert et Barbara Romagnan sur la faisabilité du démantèlement nucléaire français, pointe un déséquilibre qui dépasse le seul cas de Superphénix. EDF prévoit la fin des travaux à l’horizon 2028. Si aucun retard n’est enregistré, la durée du démantèlement sera donc presque 3 fois plus longue que celle de son activité, onze ans. Onze ans de production électrique, contre plusieurs décennies à gérer les vestiges radioactifs et chimiquement instables du site. Un ratio qui interroge sur la vraie facture, souvent invisible, de l’énergie nucléaire une fois les compteurs à l’arrêt.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est l’absence totale d’anticipation de ce scénario au moment de la construction. Personne, dans les années 1970, n’avait vraiment chiffré ce que coûterait l’arrêt d’un réacteur au sodium. Aujourd’hui, EDF revendique paradoxalement une expertise mondiale unique en la matière : en 2018, une délégation française s’est même rendue au Japon pour conseiller les exploitants du réacteur Monju, un surgénérateur nippon confronté aux mêmes contraintes. À terme, le site de Creys-Malville devrait accueillir un parc photovoltaïque, une reconversion presque symbolique pour un lieu qui devait jadis incarner l’avenir illimité de l’énergie nucléaire française.
Sources : www2.assemblee-nationale.fr | letemps.ch