La récente guerre entre les États-Unis et l’Iran a remis sur le tapis à Washington une vieille question : celle de l’opportunité de recourir uniquement à la force militaire pour défendre les intérêts américains au Moyen-Orient.
Après des mois d’affrontements qui ont déstabilisé la région et affecté les marchés énergétiques mondiaux, certains cercles politiques et économiques américains ont commencé à plaider en faveur d’une refonte de la stratégie américaine dans la région, afin qu’elle ne se limite pas à la dissuasion militaire et aux alliances de sécurité, mais qu’elle s’étende à des outils plus durables fondés sur l’investissement, le développement économique et la création de partenariats avec le secteur privé.
Cette proposition repose sur la conviction croissante que la puissance militaire, aussi efficace soit-elle, peut imposer des faits accomplis sur le terrain ou obtenir des avantages tactiques, mais qu’à elle seule, elle ne suffit pas à établir une influence à long terme ni à s’attaquer aux causes économiques et politiques qui alimentent l’instabilité dans la région.
C’est pourquoi les partisans de cette approche estiment que le moment est venu de passer d’une politique de gestion de crise à une politique d’investissement dans la stabilité.
Selon cette vision, l’Égypte apparaît comme un modèle sur lequel il est possible de s’appuyer. À la suite des troubles qu’a connus le pays à la suite de la révolution de 2011, le Congrès des États-Unis a lancé le « Fonds égypto-américain pour les projets » dans le but de soutenir le secteur privé égyptien, partant du principe que le renforcement de l’économie locale constitue un pilier de la stabilité politique et de la sécurité.
Contrairement à l’approche traditionnelle, qui repose sur des programmes d’aide gouvernementale, le fonds a adopté une philosophie différente, fondée sur l’investissement direct dans des entreprises privées à fort potentiel de croissance, en s’appuyant sur l’expertise locale pour la sélection et la gestion des projets.
L’idée fondamentale était que les investisseurs locaux sont mieux à même de comprendre les besoins du marché et de faire face à ses fluctuations que les experts venus de l’étranger.
Les partisans de cette initiative soulignent qu’elle a donné des résultats remarquables, malgré les défis auxquels l’économie égyptienne a été confrontée, notamment la dépréciation de la monnaie locale de plus de 80 % depuis 2016, ainsi que les crises économiques et régionales successives. Selon les chiffres publiés, le fonds a réussi à presque doubler la valeur du financement accordé par le Congrès et est devenu l’un des plus grands investisseurs soutenus par les États-Unis en Égypte, contribuant par ailleurs à la création de dizaines de milliers d’emplois.
Cette expérience met en avant des investissements fructueux dans les secteurs de la technologie et des services financiers, parmi lesquels se distingue notamment l’investissement dans la société de paiement électronique « Fawry », qui s’est développée pour offrir ses services à des dizaines de millions d’Égyptiens, ainsi que d’autres investissements dans le secteur du crédit à la consommation, ce qui a contribué à élargir l’inclusion financière et l’accès à des segments de la population qui ne bénéficiaient pas auparavant des services bancaires traditionnels.
Ces résultats ne sont pas seulement considérés comme un succès financier, mais comme la preuve que le développement du secteur privé peut devenir un outil de la politique étrangère américaine.
Les milieux politiques et économiques américains ont commencé à plaider en faveur d’une refonte de la stratégie des États-Unis dans la région, afin qu’elle ne se limite pas à la dissuasion militaire et aux alliances de sécurité, mais qu’elle s’étende à des outils plus durables fondés sur l’investissement, le développement économique et la création de partenariats avec le secteur privé.
Au lieu de se limiter à l’aide ou aux interventions militaires, Washington peut forger des alliances économiques qui renforcent la stabilité et créent des intérêts communs avec les pays alliés, ce qui consoliderait son influence de manière plus durable.
Ces appels interviennent à un moment où l’administration américaine réévalue ses outils au Moyen-Orient, après que la guerre avec l’Iran a mis en évidence que le coût militaire et économique des conflits ouverts est devenu extrêmement élevé, tant pour les États-Unis que pour leurs alliés. La guerre a non seulement provoqué des perturbations en matière de sécurité, mais elle a également eu des répercussions sur les marchés énergétiques, les chaînes d’approvisionnement et l’économie mondiale, ce qui a incité à rechercher des approches permettant de réduire les risques de répétition de telles crises.
Dans ce contexte, l’administration américaine a déjà commencé à prendre des mesures pour étendre ce modèle,puisque le projet de budget pour 2027 comprend une proposition qui lui confère des compétences accrues pour créer de nouveaux fonds d’investissement dans d’autres pays, à l’instar de l’expérience égyptienne.
Cela reflète une tendance à utiliser l’investissement privé comme outil de diplomatie économique, de sorte que la promotion du secteur privé s’inscrive désormais dans la stratégie de défense des intérêts américains.
Cependant, les partisans de cette vision insistent sur le fait que le succès de cette expérience ne dépend pas uniquement de l’apport de financements, mais aussi de la manière dont ces fonds sont gérés. Ils préconisent la création de conseils d’administration indépendants composés d’experts en investissement issus des États-Unis et des pays d’accueil, en faisant appel à des institutions locales connaissant bien les marchés, ainsi que la mise en place de règles strictes en matière de transparence et de contrôle, ce qui garantit la protection des fonds publics et l’obtention du meilleur rendement possible.
De même, ils estiment que l’investissement dans le secteur privé génère des incitations différentes de celles des programmes d’aide traditionnels, car les bénéfices des gestionnaires de fonds sont liés à la réussite des entreprises dans lesquelles ils investissent, ce qui les incite à sélectionner les projets présentant le plus fort potentiel de croissance et de durabilité et, en fin de compte, conduit à la création d’entreprises plus solides et d’économies plus résilientes.
Bien que ce modèle n’offre pas une alternative complète aux instruments de sécurité et militaires, il propose une vision différente de la nature de l’influence américaine au Moyen-Orient. Au lieu de se limiter aux bases militaires ou aux accords d’armement, la présence américaine pourrait s’étendre à la création d’alliances économiques à long terme, fondées sur l’investissement, la production et la création d’emplois.
Ainsi, les appels en faveur d’une nouvelle approche au Moyen-Orient reflètent un changement de mentalité dans certains cercles américains, fondé sur l’idée que l’influence durable ne s’obtient pas uniquement par la force militaire, mais aussi grâce à la capacité des États-Unis à contribuer à la construction d’économies plus stables, à renforcer le rôle du secteur privé et à lier leurs intérêts stratégiques à ceux du développement de la région.
Selon les partisans de cette orientation, les investissements économiques, et non les interventions militaires, pourraient constituer l’outil le plus efficace pour garantir une présence américaine à long terme au Moyen-Orient, à une époque où le coût des conflits ne cesse d’augmenter et où la capacité de la force dure à elle seule à générer de la stabilité s’amenuise.