Des marches de la gare Saint-Charles au palais de la Bourse, du Vieux-Port aux anciens grands hôtels de la Canebière, une histoire de Marseille se dessine. Celle de la ville entre 1830 et 1930, « période durant laquelle sa population a été multipliée par six », avec un développement économique et industriel « grandement augmenté par l’entreprise coloniale ». Ce passé colonial, la cité phocéenne en conserve des traces, que Selim El Meddeb tente d’explorer et de questionner le temps de balades urbaines commentées, intitulée « Mars et l’Empire ». Pendant deux heures dans les rues du centre-ville, en regardant les façades, en pénétrant dans les boutiques ou en posant un regard informé sur certaines sculptures, se dévoile un héritage en forme « d’impensé ».
« Marseille n’est pas une ville strictement coloniale et l’expansion de son port est d’abord liée au développement d’une économie mondiale après la révolution industrielle, pose Selim Meddeb, journaliste et enseignant qui a construit et anime ces visites guidées. Mais la ville a une histoire coloniale extrêmement riche et méconnue, avec très peu de plaques qui expliquent ce passé. Je veux donc montrer cette colonialité, qui forme et informe le présent. »
Marseille, « capitale de l’Empire »
Devant le palais de la Bourse, « monument central postcolonial », on se souvient des deux expositions coloniales organisées en 1906 et 1922 au parc Chanot, avec le soutien de la Chambre de commerce et d’industrie. En scrutant les façades de la Canebière, on découvre les sculptures de femmes « esclavisées » ou orientalisées. En s’engouffrant dans l’actuel Uniqlo de la rue Saint-Ferréol, on ouvre la porte blindée du « coffre-fort de l’Empire » dans l’ancien siège de la Compagnie algérienne. Ce « bras armé de la colonisation a permis le transfert de propriété de terres algériennes vers des mains françaises, sur des superficies équivalentes à trois fois la Belgique entre 1830 et 1914 ».
L’actuel Uniqlo de la rue Saint-Ferréol, on ouvre la porte blindée de l’ancien siège de la Compagnie algérienne, « bras armé de la colonisation en Algérie ». / Photo P.K.
« Marseille a été le 8e port de la traite atlantique, avec près de 120 expéditions triangulaires. Plus tard, elle fut sur l’axe coloniale entre Londres et Bombay et on estime qu’à la fin du XIXe, l’activité de son port était nourrie par environ 30% de marchandises des colonies, expose Selim Meddeb. C’est à ce moment-là que vont se construire les Docks et que le port va devenir le plus important de Méditerranée et le premier port colonial français. Au début du XXe, les élites marseillaises vont même imaginer faire de Marseille la capitale de l’Empire… »
Une période « faste économiquement » qui remplit les grands hôtels sur la Canebière, dont certains conservent en façade des « sculptures d’Africains » (sur le fronton de l’actuel commissariat de Noailles), dans un hommage étrange à ce qui avait fait la richesse de leurs propriétaires. « On s’aperçoit que des bâtiments devant lesquels on passe tous les jours gardent des sortes d’emblèmes de cette colonisation, dit Camille, 39 ans, qui participe à ces visites pour la première fois. Je peux les regarder différemment et comprendre un passé qui a encore des répercussions. Il est aussi important politiquement de défendre cette lecture de l’histoire de notre ville. »
Car cette mémoire « est encore vive pour beaucoup de Marseillais, qui ont un lien direct ou indirect avec des pays marqués par la colonisation, reprend Pablo, autre participant. Marseille est en retard sur ces sujets et peine à regarder toutes les facettes de son histoire, à les expliquer et à les renseigner. »
Deux « visages d’Africains » sur le fronton de l’ancien Grand hôtel de Marseille, qui abrite aujourd’hui le commissariat Noailles. / Photo P.K.
Devant les marches de la gare Saint-Charles, commandées pour l’exposition coloniale de 1922, la représentation des différents continents prenant la forme de femmes dénudées et « esclavisées » impose une question : que faire des traces de ce passé ? « Aucun monument ou nom de rue est éternel. Une ville est un organisme vivant qui se modifie selon la pensée d’une société, répond Selim Meddeb. Mais un énorme effort de cartellisation doit être fait, avec la pose de plaques pour renseigner ces monuments, les replacer dans un contexte et apporter un regard critique. On peut aussi imaginer des contre-œuvres pour permettre à des artistes actuels de répondre à ces traces du passé. Ou laisser certaines dégradations (les escaliers de Saint-Charles ont été recouverts d’affiches « Il est temps de décoloniser ! » et d’autres d’inscriptions militantes depuis 2020, Ndlr) comme une incitation à questionner une œuvre coloniale. »
28 € par personne. Rendez-vous sur le site pour réserver.