Par
Mathieu Charré
Publié le
21 juil. 2026 à 20h06
Depuis des mois, des pages Facebook suivies par des dizaines de milliers de personnes relaient l’actu à Rouen et au Havre, partageant photos, texte et vidéos à leurs abonnés. À 76actu, on a tenté de comprendre qui se cache derrière, et comment ils travaillent. Cela a donné un échange qui interroge sur la fiabilité de l’info, son origine, et l’utilisation de l’IA.
Des pages d’actu sur Facebook qui relaient photos et vidéos
Écartons toute suspicion d’entrée : non, ce billet n’est pas dicté par la jalousie d’un média local parti en croisade pour abattre des concurrents directs. C’est aussi notre rôle de regarder où s’informe le public de notre territoire, à quelles sources d’information il est exposé. En l’occurrence, des pages comme « Notre ville de Rouen 76 », « Chaque Jour à Rouen 76 », « Le Havre Historique et Naturel » ou « Informations Le Havre ». Avec des communautés d’abonnés entre 3 500 et 51 000 personnes.
Que trouve-t-on sur ces pages ? Un peu de tout. Des vidéos verticales des rues de Rouen ou de la Fête de la musique, des appels à témoin pour retrouver une personne ou un chien disparu, des petites annonces aux visuels créés par IA, des images d’incendies ou de faits divers… De l’info, du pratique et du divertissement, en somme.
Pour l’aspect qui nous concerne le plus à 76actu, à savoir l’information, une question nous est venue : qui anime ces pages, et comment travaillent-ils ? D’où viennent leurs informations ? A-t-on affaire à une forme moderne de médias sur les réseaux ? Et surtout, peut-on se fier à eux ?
Une méthode qui interroge
En tant que journalistes, nous pratiquons un métier (très) critiqué, parfois à juste titre, mais qui repose sur une méthodologie visant à garantir la fiabilité de notre travail, et minimiser le risque d’erreurs. Vérifier une information, l’identité des sources qui la transmettent, respecter le contradictoire et le travail des autres médias… La liste des impératifs est longue.
Ces pages ont-elles en tête ce souci de fiabilité, ou relaient-elles simplement du contenu tous azimuts pour favoriser l’engagement et accumuler abonnés et visibilité ?
Des informations pillées sur les médias locaux
Prenons l’exemple de la page Notre Ville de Rouen 76, qui compte aujourd’hui 51 000 abonnés. Habillée d’un visuel qui fleure bon l’IA reprenant les codes du blason de la Ville de Rouen, elle entend partager « des vidéos et photos de nature, ainsi que des informations sur les problèmes quotidiens de la ville, comme le trafic, les accidents ou les travaux. »
Le problème, c’est qu’à plusieurs reprises, nous avons pu constater que cette page relaie nos contenus (photos, titres, infos etc.) ou ceux d’autres médias locaux, sans jamais nous citer – ni avoir demandé la permission. Ce qui est bien évidemment illégal.
Contactée par message, la personne derrière cette page – et dont nous ignorons tout, j’y reviendrai – s’est rapidement excusée, effaçant les contenus pillés qu’elle avait pu identifier. Mais à ce jour, au moins une photo de 76actu est toujours en ligne. Pour le reste de ses contenus, notre interlocuteur assure produire certaines vidéos lui-même, ou utiliser celles que lui envoient ses abonnés. En vérifiant leur véracité ? « Dans la mesure du possible » nous répond-il, sans précision.
Au-delà du problème de droits que cette pratique pose, elle soulève donc avant toute chose une question majeure : celle de la crédibilité de l’info. Un sujet agrémenté d’un autre paramètre : l’utilisation de plus en plus répandue de l’intelligence artificielle.
La question de l’IA
Si les quatre pages Facebook citées plus haut sont serties de logos a priori made in ChatGPT, ou autre IA générative, certains posts paraissent aussi avoir été écrits par un algorithme. La personne derrière Notre Ville de Rouen 76 – qui est aussi derrière la page Chaque Jour à Rouen 76 – reconnaît avoir recours à l’IA « pour reformuler ou corriger certains textes ». Seulement ?
L’IA permet à ce jour d’automatiser tout le processus de création d’une page Facebook : veille sur les réseaux, création des contenus, publication… Où s’arrête l’humain, et où commence la machine ? Difficile d’y voir clair… et même d’être certains que nous parlons bien avec une personne derrière son clavier.
À ce jour, nous n’avons pu échanger que par messages écrits. Notre interlocuteur a refusé toute rencontre ou appel téléphonique, disant ne pas avoir le temps et tenir à sa vie privée. Comment être certains que nous ne sommes pas face à un assistant IA ? La première fois que nous avons abordé ce sujet sur Messenger, notre interlocuteur nous a… bloqués. Relancé par mail, il nie toute utilisation de l’IA pour autre chose que retoucher certains textes.
Un interlocuteur mystérieux, des infos aux sources parfois floues ou copiées sans permission sur des médias locaux… Ces pratiques soulèvent des questions quant à la confiance qu’on peut accorder à ces pages. Notre interlocuteur assure qu’il veut simplement mettre en valeur la ville de Rouen, et l’idée n’est pas de remettre en cause les intentions derrière sa démarche, qui qu’il soit. Simplement, nous ne pouvons qu’insister sur l’importance de la crédibilité journalistique, en ces temps troublés de « fake news » et contenus générés par IA.
C’est aussi la responsabilité du lecteur d’être attentif à ce qu’il relaie : une info, vérifiée ou non, peut prêter à de lourdes conséquences. On se souvient de personnes en situation de handicap présentées comme droguées dans une émission de Cyril Hanouna. Ou bien de cet homme tabassé au Petit-Quevilly, victime d’une rumeur sur Facebook.
Savoir qui nous parle, qui nous informe, et pour quelles raisons, sont des questions chaque jour plus pertinentes. À nous de continuer de nous les poser face à chaque interlocuteur, plus encore lorsqu’on ignore leur identité. L’erreur est humaine, mais pas seulement… Et promis, ce billet est garanti sans IA.
Ceci est un billet d’humeur de la rédaction et non un article ou une enquête journalistique. Il vise à réagir à une actualité locale de ces derniers jours, ou bien simplement à offrir à nos lecteur un éclairage sur notre travail.
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