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À une heure au sud de Dallas, sous les champs de coton et les pâtures d’Ellis County, dort un tunnel de 22,5 kilomètres que personne n’a jamais traversé en train de particules. Après 22,5 km de tunnel forés et environ 2 milliards de dollars dépensés, le projet fut annulé par le Congrès américain en 1993. Ce trou géant, creusé pour devenir le plus grand accélérateur de particules du monde, reste aujourd’hui l’un des chantiers scientifiques les plus chers jamais abandonnés aux États-Unis.

À retenir

  • Un tunnel géant de 22,5 km existe réellement sous les champs de coton du Texas, mais à quoi servait-il vraiment ?
  • 2 milliards de dollars investis pour un projet jamais terminé : comment cela a-t-il pu arriver aux États-Unis ?
  • Cette annulation a discrètement changé le destin de la physique mondiale — au profit de qui ?

Sommaire

  1. Un accélérateur pensé pour écraser toute concurrence
  2. La dérive des coûts, chronique d’une chute annoncée
  3. Un trou géant, une victoire pour l’Europe

Un accélérateur pensé pour écraser toute concurrence

Le Superconducting Super Collider, ou SSC, n’était pas un projet parmi d’autres. Son circuit prévu de 87,1 kilomètres de circonférence, avec une énergie de 20 TeV par proton, devait en faire l’accélérateur de particules le plus grand et le plus énergétique du monde. Pour donner une échelle : c’est plus de trois fois la circonférence du grand collisionneur de hadrons (LHC) du CERN, actuellement en service près de Genève.

Le site de Waxahachie, au Texas, avait été choisi après une compétition féroce entre États américains. Quand le projet fut finalement approuvé en 1987 par Ronald Reagan après plusieurs années au stade de la conception, 43 États soumirent des candidatures pour l’accueillir. Le Texas l’emporta, et en novembre 1988, le Département de l’Énergie déclara le comté d’Ellis, au Texas, près de la ville de Waxahachie, vainqueur. Sur le papier, l’opération devait transformer cette région rurale en capitale mondiale de la physique des hautes énergies. Les partisans du projet promettaient un financement fédéral, un prestige international et des emplois, à commencer par 4 500 emplois de construction, puis 2 500 postes de recherche à temps plein.

Les habitants y ont cru dur comme fer. Un ingénieur local interrogé des années plus tard résumait ce que représentait le SSC pour la région en un mot : « un sauveur ». Rien de moins.

La dérive des coûts, chronique d’une chute annoncée

Tout commence pourtant sur un chiffre séduisant. Le SSC, s’il avait été construit, aurait coûté entre 4,4 et 11,8 milliards de dollars, ce qui en aurait fait l’un des plus grands travaux publics jamais entrepris aux États-Unis. Mais l’estimation initiale s’est effritée année après année. L’estimation de coût du Département de l’Énergie pour construire le SSC est passée de 5,3 milliards de dollars en 1987 à 8,25 milliards en 1991. Et ce n’était qu’une étape.

En 1993, un rapport du GAO (l’équivalent américain de la Cour des comptes) tranche net : les augmentations de coûts connues laissent penser que le coût total du SSC dépassera 11 milliards de dollars, et pour éviter que ce montant continue de grimper, les niveaux de financement annuels devraient augmenter fortement. Certaines estimations évoquaient même un plafond plus élevé encore. À l’automne 1993, le coût estimé avait grimpé à un minimum de 11 milliards de dollars, l’équivalent de 18 milliards de dollars actuels, en partie parce que les frais administratifs se sont révélés plus lourds que prévu. Le tunnel, pourtant, n’était qu’une fraction de la facture. Le creusement des tunnels et la construction des bâtiments ne représentaient qu’environ 20 % de l’argent dépensé au total ; le poste le plus coûteux restait le développement des aimants supraconducteurs, encore en phase de mise au point au moment de l’annulation.

Le Congrès a tenté à deux reprises de couper les vivres avant de finalement céder. En juin 1992 puis à nouveau en juin 1993, la Chambre des représentants vota l’annulation des fonds pour le SSC ; les deux fois, le Sénat rétablit le financement. La troisième tentative, à l’automne 1993, ne laissera plus de sursis. En octobre 1993, le Congrès américain annula le Superconducting Super Collider ; le gouvernement avait dépensé 2 milliards de dollars sur ce projet, alors le plus grand projet de science fondamentale jamais tenté. Le président Bill Clinton signera la loi actant la fin du chantier, non sans regrets officiels.

Un trou géant, une victoire pour l’Europe

Ce qui frappe, avec le recul, c’est le contraste entre l’ambition texane et la stratégie européenne. Le CERN n’a jamais cherché à creuser un tunnel inédit pour son propre grand collisionneur. En réutilisant un tunnel existant de 27 km, les constructeurs du LHC ont pu concentrer leurs efforts sur les aimants supraconducteurs à haut champ, ce qui avait tant fait dérailler le budget du SSC. Résultat ? Le CERN a mis la main sur le boson de Higgs en 2012, là où le Texas aurait pu, selon certains physiciens, y parvenir une décennie plus tôt avec une énergie de collision bien supérieure.

Le basculement du leadership mondial en physique des particules ne s’est pas fait en douceur. La US hegemony dans la discipline se détériorait déjà depuis plus d’une décennie, mais l’annulation du SSC fut le coup fatal qui plaça l’Europe sans contestation possible aux commandes, ouvrant la voie à la découverte du boson de Higgs au CERN.

Sur le terrain, le site a connu plusieurs vies depuis 1993. Aujourd’hui, les bâtiments du SSC sont occupés par le fabricant de produits chimiques Magnablend de Waxahachie ; les puits d’accès ont été comblés, et ce qui reste du tunnel recueille désormais l’eau de pluie. Une tentative de reconversion en centre de données a même vu le jour au milieu des années 2000 : en 2006, le multimillionnaire arkansien Johnnie Bryan Hunt racheta le complexe pour seulement 6,5 millions de dollars, espérant en faire l’un des plus grands centres de stockage de données sécurisés du pays, profitant d’un réseau électrique indépendant capable de délivrer 10 mégawatts, jusqu’à 100 si nécessaire. Le projet de reconversion, lui non plus, n’a jamais vraiment abouti à grande échelle : le site reste aujourd’hui largement à l’abandon, vestige souterrain d’une ambition qui aurait pu changer le cours de la physique moderne.