Matthieu Jalibert, itinéraire d’un atypique (1/5). Connu et reconnu pour son talent indéniable sur les terrains de rugby, Matthieu Jalibert n’en reste pas moins un homme rempli de mystères. De ses origines à son explosion, en passant par sa vie privée, décryptage d’un phénomène au parcours atypique. Matthieu Jalibert est le premier international issu de l’école de rugby de Bègles, où il est arrivé à 9 ans. Récit de la genèse d’une trajectoire phénoménale avec sa maman, Corinne, et ses premiers éducateurs.

Ça paraît fou, mais il y eut une époque où le rugby français et bordelais vivait sans Matthieu Jalibert. C’était avant l’été 2017. On l’avait aperçu au bord des terrains d’entraînement, encore anonyme et demandeur d’informations. Le président Laurent Marti nous avait déclaré comme on confie un secret : « Avec Matthieu Jalibert, c’est comme si on avait recruté un joueur confirmé à l’ouverture. » L’UBB jouait alors avec des numéros 10 nommés Tian Schoeman et Simon Hickey. Mais ce Jalibert qui allait vite leur griller la politesse ne venait pas de nulle part. Ce jeune homme au regard si déterminé était un vrai Bordeluche, un vrai Béglais même, au CABBG depuis l’âge de 9 ans. Il est considéré aujourd’hui comme le premier international à être sorti de l’école de rugby de Musard.

Matthieu Jalibert lors du baptême de la promotion "Jean et François Trillo".

Matthieu Jalibert lors du baptême de la promotion « Jean et François Trillo ».
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La première spectatrice de son extraordinaire ascension reste encore Corinne, sa maman : « Je ne pensais pas vivre ça, mais je voyais bien qu’il était passionné depuis qu’il était tout petit, qu’il vivait pour le rugby. Mais quand c’est arrivé, franchement, j’ai mis beaucoup de temps à réaliser. » On se rend compte en conversant avec elle qu’il y a eu un Matthieu Jalibert avant Bègles, c’était en Nouvelle-Calédonie où la vie professionnelle avait amené la famille : « Ce qui a commencé à m’interpeller, c’est qu’en Nouvelle-Calédonie, il y avait déjà beaucoup de retours, jusqu’à un article dans le journal où on parlait du « Petit Mozart », avec la photo de mon fils. C’est là que je me suis dit qu’il devait y avoir quelque chose. »

  • Bruno Séguy, son entraîneur en cadets

L’entraîneur des benjamins m’avait déjà dit qu’il m’envoyait un « Petit Mozart ». Nous avions fait un tournoi à Montpellier et nous avions été jusqu’en finale. Je discutais avec le président de la section amateur de Montpellier et tout d’un coup, il s’exclame : « C’est quoi ça ! » Devant nous, Matthieu Jalibert venait déjà de faire ce qu’il fait aujourd’hui, petit coup de pied par-dessus. Il était fantastique.

Des équipes de jeunes du CABBG à l’équipe première de l’UBB avec qui il a fait ses premiers pas en 2017, Matthieu Jalibert a connu beaucoup de choses avec la formation girondine.

Des équipes de jeunes du CABBG à l’équipe première de l’UBB avec qui il a fait ses premiers pas en 2017, Matthieu Jalibert a connu beaucoup de choses avec la formation girondine.
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Revenue en métropole dans les années 2007-2008, à Talence, banlieue sud de Bordeaux, la famille Jalibert inscrivit naturellement son fils à Bègles, club phare de l’agglomération girondine. « Il a rejoint le club et tout s’est fait naturellement, même si à un moment donné, il n’a pas pu intégrer le pôle espoirs, la section sport études. On nous a dit qu’il ne pouvait pas intégrer la filière fédérale parce qu’on le trouvait trop petit, pas du tout à cause de son niveau. » Ce fut, à son souvenir, le seul creux dans la progression de Matthieu. Un moment sur lequel elle a du mal à poser des mots, comme si la carrière de son fils répondait à une force supérieure que rien n’aurait pu arrêter, un courant puissant qu’elle avait sans doute du mal à percevoir sur le moment, même si elle sentait que la vie de son fils serait marquée par le ballon ovale, sans pouvoir prédire à quel niveau : « De toute façon, je n’avais jamais imaginé que Matthieu en arriverait là. Matthieu m’a toujours dit : « Je veux faire du rugby, je veux faire du rugby, je veux faire du rugby… » Mais moi, dans ma tête, je me disais : « Ok, oui, tu vas faire du rugby, mon cœur, il n’y a pas de souci ! » Mais en fait, je n’ai jamais imaginé qu’on en arriverait là. » À la réflexion, Corinne Jalibert convoque même des souvenirs de Matthieu avant la Nouvelle-Calédonie, la préhistoire du phénomène : « Je me souviens quand il avait 2 ou 3 ans et que nous étions à Saint-Germain-en-Laye, il avait un ballon de rugby en mousse. Il faisait des matchs dans le couloir de notre appartement. Puis, il a commencé à aller voir son père jouer, toujours à Saint-Germain-en-Laye. Au départ, Matthieu était porteur de tee. »

Élève sans problème

La réussite était en germe, en parallèle d’une personnalité en train de s’affirmer : « C’était un enfant avec un caractère bien trempé. Nous, parents, on savait très bien à qui on avait affaire. Quand c’était non, c’était non, jamais eu de problème avec Matthieu. Il travaillait bien à l’école et n’était pas turbulent. Petite anecdote, quand je le punissais et que je revenais sur la punition, par exemple, il me disait : « Beh non, je suis puni, donc je reste puni ! » Mais je n’ai jamais été convoquée à cause de lui. Il était respectueux. Un prof, c’était un prof pour lui. Le rugby était présent, mais à une dose raisonnable. Il fallait l’accompagner sur les tournois, mais nous l’avons toujours fait avec plaisir, comme pour ses sœurs d’ailleurs », poursuit Corinne, qui est toujours allée le voir avec, bien sûr, le grand choc : le premier match de Matthieu à Chaban-Delmas en septembre 2017 face à Montpellier pour 17 minutes en remplacement d’Apisai Naqalevu.

Mais si sa maman n’avait pas d’idée précise sur le niveau où son fils pourrait évoluer, ses premiers éducateurs à Bègles se firent rapidement une idée, même si elle fut à un certain moment battue en brèche. Jean-Michel Dupouy fut son entraîneur chez les moins de 16 ans, il assure : « À cet âge, il accusait un déficit physique car sa croissance fut plus tardive que les autres. Mais il avait déjà la vision. » Son alter ego Bruno Séguy rajoute : « L’entraîneur des benjamins m’avait déjà dit qu’il m’envoyait un « Petit Mozart ». Nous avions fait un tournoi à Montpellier et nous avions été jusqu’en finale. Je discutais avec le président de la section amateur de Montpellier et tout d’un coup, il s’exclame : « C’est quoi ça ! » Devant nous, Matthieu Jalibert venait déjà de faire ce qu’il fait aujourd’hui, petit coup de pied par-dessus. Il était fantastique. Mais dans l’attitude, c’était un gamin appliqué. Il n’était pas un leader parce qu’à cet âge-là, il y a déjà des enfants d’1 mètre 85 m qui s’imposent. Matthieu était un leader par le jeu. Pas un tacticien, c’était un joueur d’instinct. » Jean-Michel Dupouy reprend : « J’insiste, il avait déjà la vision. Il voyait les trous avant les autres. » 

Dans ses équipes de jeunes, il côtoyait deux futurs professionnels : Jules Gimbert (aujourd’hui à Nice) et Maxime Lamothe. A priori, il semble clair que « MJ » était fait pour tutoyer les étoiles : « Je n’ai pas été surpris par sa trajectoire », reprend Dupouy. Mais Bruno Séguy ajoute in extremis : « Surpris ? Oui et non ! Car il a été question de ne pas le garder à un certain moment. Il ne correspondait pas au morphotype du joueur de haut niveau tel qu’on l’imaginait, même si ses qualités techniques étaient reconnues. Mais il a connu une croissance plus tardive que les autres. » Les deux hommes se souviennent que Matthieu Jalibert fut négligé par les sélections des moins de 16 ans, avant de resurgir à partir des moins de 18. Même au niveau bordelais, il fut l’objet d’un certain scepticisme. Très doué d’accord, mais pas taillé pour le professionnalisme. Les deux entraîneurs évoquent ce fameux moment où Matthieu était en seconde au lycée Victor-Louis de Talence et où, ça fait froid dans le dos, les portes du pôle espoirs lui restèrent fermées. Il n’eut pas droit à un régime de « sports études » et dut se contenter d’une scolarité « classique ».

Plus fort encore, Bruno Séguy rappelle que Matthieu Jalibert se vit alors proposer une « double licence », en clair la possibilité de rester à Bègles, mais en jouant pour un autre club en attendant d’être appelé ou pas par la « maison mère » : pas le signe d’une énorme confiance. « Matthieu l’a refusé, il a préféré rester à Bègles pour y faire ses preuves alors qu’il n’était pas sûr de jouer. » Les deux hommes n’étaient pas d’accord à l’époque avec la rigueur des critères de ce pôle espoirs si dogmatique. Aujourd’hui, ils croisent encore Matthieu au stade André-Moga, site historique. Il ne manque pas de les saluer. « Il a toujours été adorable. » À ceux qui colportent une certaine image de leur ancien poulain, Jean-Michel Dupouy rétorque : « Il a toujours eu la tête haute, c’est vrai. Pourquoi ? Parce qu’il était plus petit que les autres. »

Un an d’avance

Si on cherche un dernier déclic, il faut aller voir du côté de David Ortiz, à l’époque responsable du centre de formation et de l’équipe espoirs : « Il faut savoir que Matthieu avait un an d’avance dans sa scolarité. Il était en Staps très jeune et se trouvait en décalage avec les pratiques de notre académie qui proposait en principe une formation post-bac à 18 ans. Je l’ai vu un jour sur le terrain qui jouxtait celui du centre de formation. Il entraînait des enfants du club. Mais je lui ai proposé soudain de venir s’entraîner avec nous. C’est vrai, il n’avait pas été fléché par le CDF et en plus il n’avait pas fait le pôle. Mais j’ai dû attendre qu’il ait 18 ans pour le faire jouer avec l’équipe espoirs. Et pour son premier match, il a traversé le terrain face à l’Usap, on a gagné et il nous avait déjà offert sa « spéciale », le petit coup de pied par-dessus. » C’était à l’automne 2016 et le technicien peut toujours se féliciter de la meilleure décision de sa carrière. Les dimanches, dans l’anonymat des tribunes de Moga, Cédric Laconfourque, supporteur acharné de Bègles, se posait alors une question : « Ce fameux petit coup de pied au-dessus de la défense passerait-il toujours en Top 14 ? » Il connaît désormais la réponse.