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Onze à 73 % du répertoire d’anticorps déjà construit par leur organisme. C’est ce qu’ont perdu 77 enfants néerlandais non vaccinés après avoir contracté la rougeole, selon une étude publiée le 1er novembre 2019 dans la revue Science. Derrière la fièvre, l’éruption cutanée et la toux, familières et souvent minimisées, se cache un phénomène autrement plus grave : une véritable amnésie immunitaire, capable d’effacer des années de défenses acquises contre d’autres maladies.
À retenir
- Un virus populaire élimine silencieusement les défenses immunitaires que les enfants avaient mises des années à construire
- Des chercheurs découvrent un mécanisme invisible qui laisse des milliers d’enfants dans l’état immunitaire de nouveaux-nés
- La différence entre deux approches de protection se révèle drastiquement différente au niveau biologique
Sommaire
- Une étude qui a changé la lecture de la maladie
- Ce que le virus efface vraiment
- Le vaccin, lui, ne provoque pas cette amnésie
- Une vulnérabilité qui dépasse la seule rougeole
Une étude qui a changé la lecture de la maladie
Tout commence avec une épidémie survenue en 2013 aux Pays-Bas, au sein d’une communauté protestante orthodoxe connue pour son faible recours à la vaccination. L’étude parue dans Science a été menée auprès de 77 enfants issus d’une communauté protestante orthodoxe, connue aux Pays-Bas pour avoir un faible recours à la vaccination. Parmi eux, ces derniers n’avaient pas été vaccinés contre la rougeole et avaient contracté une forme légère de l’infection pour 34 d’entre eux et une forme sévère pour les 43 autres.
Le protocole scientifique tient en une idée simple mais redoutablement efficace : comparer le sang des mêmes enfants avant et après l’infection. Une équipe de chercheurs d’Harvard, de l’Institut médical Howard Hughes et de l’université Erasmus aux Pays-Bas a analysé le sang de 77 enfants néerlandais contaminés par la rougeole, leur sang ayant été prélevé avant l’infection puis de nouveau deux mois après. Pour lire dans ce sang la mémoire immunitaire des enfants, les chercheurs ont utilisé un outil baptisé VirScan. Cet outil développé aux États-Unis identifie tous les virus ayant infecté auparavant une personne, et dont le système immunitaire se souvient : VIH, grippe, herpès, et des centaines d’autres virus.
Ce que le virus efface vraiment
Le résultat a surpris jusqu’aux auteurs de l’étude. Les analyses ont montré que la rougeole, l’un des pathogènes humains les plus contagieux, éliminait entre 11 et 73 % des anticorps protecteurs chez les enfants. En moyenne, la perte se situait autour de 20 %, mais avec des écarts considérables : les enfants ont perdu, en moyenne, environ 20 % de leur répertoire d’anticorps, certains fariant bien pires avec plus de 70 % d’immunité virale perdue. Concrètement, cela signifie que des défenses acquises contre des virus rencontrés des années plus tôt, parfois pendant la petite enfance, disparaissent en l’espace de quelques semaines.
Le mécanisme se joue au niveau des cellules B, ces globules blancs chargés de fabriquer les anticorps. Lorsque le corps détecte un agent pathogène, ces cellules produisent des protéines qui attrapent le germe et le transmettent à une autre protéine pour destruction, et continuent ensuite à développer ces anticorps même après la disparition de l’agent pathogène. Or les chercheurs ont découvert que les enfants infectés par le virus avaient perdu de nombreuses cellules B formées à reconnaître les infections courantes. le virus de la rougeole ne se contente pas de rendre malade sur le moment : il s’attaque directement aux archives biologiques du système immunitaire.
L’épidémiologiste Michael Mina, coauteur de l’étude à Harvard, résume la situation de façon frappante. La rougeole, explique-t-il, « remet à zéro votre système immunitaire et le fait revenir à un état plus naïf ». Pour reconstruire ses défenses, l’organisme n’a pas d’autre choix que de repartir de zéro : « ils doivent être réinfectés par les pathogènes, comme les nouveau-nés qui prennent beaucoup de risques dans les premières années de leur vie », précise le chercheur. Une reconstruction qui peut prendre des mois, voire des années, pendant lesquelles l’enfant reste vulnérable à des infections qu’il avait pourtant déjà surmontées.
Le vaccin, lui, ne provoque pas cette amnésie
C’est sans doute l’enseignement le plus important de cette étude, celui qui change la donne pour les parents hésitants. Les chercheurs ont aussi suivi des enfants vaccinés, et le contraste est saisissant. Les enfants vaccinés avec le vaccin ROR n’ont pas développé d’amnésie immunitaire : leur système immunitaire est resté intact, maintenant environ 90 % de leur répertoire d’anticorps. La chercheuse Cécile Vabret, citée par Le Quotidien du Médecin, l’explique par la nature même du vaccin : le virus atténué qu’il contient n’altère pas la mémoire du système immunitaire, même s’il confère une immunité moins robuste pour la rougeole elle-même.
Cette découverte n’est pas restée cantonnée aux enfants. Pour vérifier que le phénomène était bien lié au virus lui-même et non à un facteur propre à cette communauté néerlandaise, l’équipe a reproduit l’expérience sur des primates. Ces observations ont été confirmées par des expériences réalisées sur quatre macaques rhésus, dont la diversité du répertoire d’anticorps a été diminuée en moyenne de 26 % cinq mois après l’infection. Le mécanisme est donc biologiquement robuste, pas un simple artefact statistique.
Une vulnérabilité qui dépasse la seule rougeole
Ce travail de 2019 a permis de comprendre un constat épidémiologique plus ancien, longtemps resté mystérieux : pourquoi les enfants ayant eu la rougeole présentent-ils une surmortalité pendant des années après l’infection, bien après la guérison apparente ? Les épidémies de rougeole sont suivies pendant des mois, voire des années, d’une importante morbidité et mortalité liée à différentes pathologies infectieuses, surtout respiratoires et digestives, l’hypothèse étant que le virus infecte les cellules immunitaires, provoquant une dépression immunitaire prolongée. L’amnésie immunitaire mise en évidence par l’équipe de Mina fournit enfin une explication moléculaire à ce phénomène observé sur le terrain depuis des décennies.
Le sujet reste d’une actualité brûlante. Aux Pays-Bas justement, l’équipe de l’Erasmus Medical Center a lancé une nouvelle étude de plus grande ampleur pour approfondir ces travaux. Des chercheurs y suivent désormais 100 enfants et adolescents, moitié vaccinés, moitié non vaccinés, en observant l’évolution de leur santé, de leurs anticorps et de leurs cellules de mémoire immunitaire pendant trois ans. De quoi mesurer, cette fois sur le temps long, l’ampleur réelle des infections supplémentaires que ces enfants non protégés risquent de contracter dans les années suivant une rougeole soi-disant « banale ».
Sources : lequotidiendumedecin.fr | rts.ch