C’est ce genre d’endroit caché où le temps semble se figer. À Saint-Jeannet, au bout d’une route étriquée, franchir le portail de la ferme « Casa des madeleines », c’est oublier la frénésie de la Côte d’Azur, son trafic, son littoral (très) construit…
L’expérience, en somme, vécue par Isabella Sallusti, propriétaire des lieux, lorsqu’elle abandonna, à l’aube des années 2000, sa vie de quadra journaliste parisienne, mère de quatre enfants, pour acheter ce terrain escarpé à l’abandon et s’y lancer dans la paysannerie. Près de vingt-cinq ans plus tard, force est de constater que le virage n’avait rien de la lubie de bobo. Après « Graines & ficelles » puis « Casa Sallusti« , sa ferme école, 100% bio, annexée à des activités associatives, refleurit sous le nom de « Casa des madeleines » et creuse son sillon de lieu engagé pour le vivant. Ici, sur plus d’un hectare, elle a fait grandir « une forêt comestible en strates ».
Sous la canopée des jujubiers, saules, tilleuls… des plantes abritent à leur tour des cultures plus petites: légumes, fruits rouges, plantes médicinales… « C’est tellement plus cohérent de laisser la nature fonctionner en harmonie plutôt que d’essayer de la maîtriser », lance celle qui a vite troqué sa formation en lycée agricole pour un diplôme en permaculture, technique basée sur la symbiose entre végétaux. En 2002, Robyn Francis, pionnière du concept, fera même le déplacement d’Australie pour venir la coacher.
Un nouveau trio d’aventuriers
Retraitée, la maîtresse des lieux y vit et les cultive toujours, en s’entourant d’une nouvelle équipe, aussi aventureuse qu’elle. Début 2025, Thom Sanchez, un Cagnois photographe en Argentine puis producteur de pub à New York, l’a rejointe pour gérer la ferme. Une histoire de lien pour ce pote de lycée de sa fille aînée qui l’avait aidée il y a vingt ans à construire le premier poulailler quand le terrain n’était qu’un roncier.
« Ici, je suis manager, réparateur de cafetière, caresseur de chats, entraîneur de poule pour le Cirque du soleil! », plaisante-t-il. Dans les faits, le créatif confie « rêver à un endroit autosuffisant depuis quinze ans » et noircit, depuis, des carnets d’idées, de notes sur des systèmes de filtration d’eau… À Saint-Jeannet, l’urbain s’est mu, lui aussi, en paysan, a appris l’art délicat… de soigner un canard et achevé une formation d’apiculteur au Centre d’initiative pour valoriser l’agriculture et le milieu rural. Sa patte: ouvrir encore davantage le lieu.
« En développant plus d’ateliers pour enfants, pour publics en réinsertion… », dit-il. D’ici peu, la Casa, via son association Les Madeleines (2), accueillera ainsi des jeunes hospitalisés aux Cadrans solaires à Vence, accompagnés par VIE Initiative environnement.
Visites, ateliers, pique-nique…
Photographe en Argentine puis producteur de pub à New York, Thom Sanchez a pris les rennes de la ferme aux côtés d’Isabella. Photo Aurélie Selvi.
Du mercredi au dimanche, la ferme reçoit aussi les curieux le temps de visites (1) pour rencontrer les animaux ou se poser près du bassin écologique… Comme Mariana, en pleine lecture. « J’ai découvert l’endroit . Je suis off et j’avais envie de nature. C’est parfait », glisse cette gestionnaire de compte à Nice. Sa mention spéciale: le matcha… de mélisse du jardin.
Car l’autre virage se trame aux fourneaux, investis depuis peu par Pierre Rimbaud. L’amour de la terre, c’est par le palais que ce Haut-Savoyard globe-trotteur le transmet. Depuis dix-huit ans, le diplômé de lycée hôtelier cuisine comme on explore. Travailler un mahi-mahi sorti du lagon à Nouméa, se lancer dans les macarons… en Argentine, les livrer à vélo dans les rues de Buenos Aires, se piquer de curiosité pour le véganisme, prendre les cuisines d’un éco-lieu dans la forêt patagonienne, monter son école de pâtisserie…
Ce drôle d’Indiana Jones, ami de Thom depuis l’Argentine, a vu dans la ferme saint-jeannoise « un lieu magique ». « Et l’opportunité de continuer ma recherche, de la racine à l’assiette », sourit-il. Pour des pique-niques ou lors d’ateliers (pain sans gluten, fermentation…), il cueille, transforme au naturel (en tarte, cookie, snacking salé…), marie les herbes, les fleurs… et boit les conseils d’Isabella, qui connaît son jardin par cœur. « Maintenant que la ferme est entre de bonnes mains, j’aimerais en développer d’autres ailleurs. Pour ne jamais perdre le lien avec la terre et protéger le vivant », rêve, quant à elle, la paysanne.
(1) De 11 à 17 heures. Infos et réservation: 07.59.60.00.16 ou Casadesmadeleines.fr (2) asso@lesmadeleines.org