Trente ans plus tard, la raquette n’a jamais vraiment quitté sa main. Depuis trois décennies, Daufresne dirige le club de l’Argayon, à Nivelles. Une entreprise à faire tourner au quotidien : près de 500 membres à fidéliser, une école de tennis, et même trois courts sacrifiés sur l’autel… du padel, la nouvelle mode qui cohabite désormais avec la petite balle jaune.
Mais 2026 restera une année à part pour le club nivellois. D’abord, parce que l’Argayon a soufflé ses 45 bougies. Ensuite, parce qu’il a accueilli au début de l’été son tout premier tournoi ITF sur terre battue, doté de 30 000 dollars : le BW Tennis Trophy. Une première édition remportée par l’Allemand Yannik Kelm (ATP 460), qui devrait en appeler d’autres. Et heureusement, car ce type de rendez-vous est indispensable pour le développement de nos jeunes joueurs belges qui peuvent ainsi limiter leurs frais tout en engrangeant de précieuses unités ATP sans quitter le plat pays. Une manière de boucler la boucle, aussi, pour Xavier Daufresne.
Xavier, vous avez affronté plusieurs futurs numéros 1 mondiaux au cours de votre carrière. Mais quel est le joueur le plus talentueux que vous ayez rencontré ?
Pour moi, c’est Stefan Edberg. J’ai eu la chance de le jouer au premier tour à Madrid, alors qu’il était n°3 mondial. J’ai été impressionné par sa manière de jouer ; cette facilité. Quand on affronte un tel adversaire, il est entouré de quatre ou cinq membres du personnel de sécurité pour l’amener jusqu’au court central ; moi, je n’en avais qu’un. Cela vous met déjà dans une position d’infériorité. Puis, sur le terrain, on annonce tous ses titres, toutes ses victoires en Grand Chelem, et, après quelques jeux, c’est terminé parce que vous vous êtes laissé impressionner. Sa volée, son service : c’était vraiment quelque chose.
Les Suédois étaient bien représentés à votre époque…
C’est Björn Borg qui a lancé toute cette génération. Après lui, il y a eu Wilander, Edberg, Nyström et bien d’autres. C’était un peu la même chose en Allemagne avec Boris Becker. Il suffit parfois d’une star pour qu’un pays parvienne à sortir toute une floppée d’excellents joueurs.
Y a-t-il un joueur que vous avez détesté affronter ?
Paradoxalement, celui que je détestais affronter, c’était Bart Wuyts, mon compagnon de voyage. D’abord, je n’aimais pas du tout son jeu et on se connaissait par cœur. J’ai plus souvent perdu que gagné contre lui ; c’était un peu ma bête noire. Ensuite, nous étions amis et je trouvais toujours dommage de devoir affronter un autre Belge dans des tournois à l’étranger.
Xavier Daufresne, lors d’une rencontre de Coupe Davis contre les Pays-Bas en 1994.
Vous avez croisé Marcelo Rios, sur le Challenger de Lima en 1994, avant qu’il ne devienne n°1 mondial. Avait-il déjà cette personnalité, disons, atypique ?
Oui, c’était déjà une future star. Je ne me souviens plus de son classement exact à l’époque (NdlR : 111e mondial) mais c’était quelqu’un d’assez difficile à approcher, déjà un peu hautain, je dirais. Mais je m’entendais quand même bien avec lui ; c’était un très bon joueur.
Est-ce le joueur le plus fou que vous ayez défié ?
Il y en avait d’autres, un peu moins bien classés mais je dirais que le joueur le plus fou, dans le bon sens du terme, c’était l’Autrichien Thomas Muster. Il avait la folie du tennis ; il s’entraînait sans arrêt. Je l’ai affronté deux fois en tournoi officiel et il m’avait un jour demandé de m’entraîner avec lui : j’arrivais à dix heures pour commencer et lui était déjà là depuis huit heures du matin, trempé et fatigué mais il continuait encore deux heures avec moi. C’est grâce à ça qu’il est arrivé au plus haut niveau et qu’il a remporté Roland-Garros. Ça, pour moi, c’était de la folie mais une bonne folie : un joueur passionné qui travaillait pour arriver à ses fins.
Y a-t-il un joueur que vous avez perdu de vue et que vous auriez du plaisir à revoir ?
Pas vraiment un en particulier, je les nommerais tous. C’est étonnant car on formait comme une famille sur le circuit ; je m’entendais très bien avec les Français et les Suédois, notamment. On se voyait presque chaque semaine sur les tournois et, puis, du jour au lendemain, tout s’arrête. Même les joueurs belges, je ne les ai quasiment plus revus après ma carrière : Filip Dewulf, Bart Wuyts… Il n’y a que sur les tournois vétérans, où il m’arrive d’en recroiser certains. C’est dommage et cela démontre qu’une carrière, c’est éphémère. Ce sont des amis qu’on ne voit plus, chacun a pris sa route et je dois dire que ça me manque un peu.
Il y a 32 ans, Xavier Daufresne se qualifiait pour les huitièmes de finale des internationaux d’Australie. ©Reuter
Y a-t-il un match en particulier que vous voudriez rejouer ?
Sans hésiter, mon huitième de finale à l’Australian Open 1994, contre Todd Martin. Cette année-là, je passe trois tours et je deviens le premier Belge à atteindre ce stade du tournoi. J’étais déjà très satisfait de moi. Un peu trop peut-être. Je mène un set et 5-2 dans le deuxième, avant de le perdre 7-5 et de finalement m’incliner. Sur le moment, je m’en étais contenté. Avec le recul et l’expérience, je me dis que c’est dommage : j’aurais dû, j’aurais pu aller plus loin. D’autant que MaliVai Washington, mon adversaire potentiel en quart de finale, a explosé en trois sets : il y avait donc peut-être une ouverture pour aller encore plus loin. C’est mon plus gros regret sportif.
Quel a été le moment le plus dur, celui où vous vous êtes senti seul au monde ?
L’arrêt de ma carrière. Tout s’est joué en l’espace d’un an après l’Australian Open : je me suis blessé, j’ai dégringolé au-delà de la 400e place mondiale et j’ai perdu toute motivation. J’ai fini par prendre la décision d’arrêter plutôt que de végéter à nouveau dans les profondeurs du classement. Mais je regrette. J’avais mis huit ans, depuis mes débuts en 85-86, à atteindre mon apogée en 94 et, là, en quelques mois, tout s’écroule. Ça a été une période très difficile à vivre.
À l’inverse, quel a été le moment le plus fort vécu sur un court ?
Il y a eu l’Australian Open, bien sûr, mais je pense que le plus fort reste ma victoire contre l’Argentin Alberto Mancini, en 1989, au premier tour à Genève. J’étais en dehors du top 400 et je jouais le n°11 et tête de série n°1 du tournoi, après m’être extirpé des qualifications en battant notamment Cédric Pioline. Je n’étais même pas censé être là car j’avais mon service militaire ! Je gagne 7-6 au troisième set, Mancini avait des crampes après plus de trois heures de match. Battre un joueur aussi bien classé, vainqueur à Monte-Carlo quelques semaines plus tôt, c’était pour moi la plus belle victoire de ma carrière.
Vous avez disputé Roland-Garros et l’Australian Open. Quelle était la levée du Grand Chelem qui vous faisait le plus rêver ?
Pour moi, en tant que Belge, c’est Roland-Garros. Avec Wimbledon, pour leur côté historique, ce sont les deux tournois majeurs. Jouer à Paris et y passer un tour, c’était un rêve de gosse.
Dernière question, plus insolite : y a-t-il une chose originale que vous avez reçue pendant votre carrière ?
C’était avant les années 2000 ; donc, on recevait beaucoup de courrier de fans, entre guillemets. Pas dix par jour mais de temps en temps, avec des objets à signer. Quand on rentrait à la maison, on trouvait quelques lettres, c’était comme ça qu’on correspondait avec les fans. On recevait aussi des photos qu’ils avaient prises de nous en tournoi. Ça faisait plaisir.