Le rendez-vous a été fixé cet hiver, à une adresse chic de l’avenue Montaigne. C’est un confrère qui a demandé à Me Jade Dousselin de venir. Il avait quelqu’un à lui présenter. Quand l’avocate de 36 ans est arrivée, elle a découvert Wahib Nacer, 82 ans. Un Franco-djiboutien, ancien banquier, condamné en première instance à quatre ans de prison dans un dossier retentissant : le procès du potentiel financement libyen de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. Wahib Nacer cherchait un nouvel avocat pour le procès en appel à venir, et ce jour-là, la discussion avec Jade Dousselin ressemblait plutôt à un entretien d’embauche. « J’ai compris qu’il s’était bien renseigné sur moi », se rappelle la jeune avocate. Il avait dû taper son nom sur Google, rassuré de découvrir les nombreux articles mentionnant cette habituée des dossiers sensibles, rompue à l’exercice médiatique. A la fin de l’entretien, Me Dousselin a osé une question : le procès est prévu pour quand ? Dans trois semaines. Petit moment de flottement. « Oui c’est pour ça que je voulais qu’on se voit rapidement », précise le confrère.

Le 18 mai dernier, Me Dousselin s’avance à la barre de l’imposante salle d’audience de la première chambre de la cour d’appel de Paris. « Je ne sais pas si ce dossier est l’histoire d’une faillite collective. Mais si faillite il y a lieu, mon client y est étranger. » Pendant l’heure que dure sa plaidoirie, l’avocate tente de faire tomber les soupçons de blanchiment aggravé et de complicité de trafic d’influence à l’encontre de son client. « Banquier occulte ?  Dissimulateur ? Escroc ?  Je n’ai rien reconnu de l’homme assis à ma gauche pendant les deux mois de procès. » Wahib Nacer savoure.

« C’est une des plaidoiries qui m’a le plus stressée depuis longtemps, se rappelle Jade Dousselin quand elle me reçoit dans son cabinet du XVIe arrondissement de Paris. Je me suis mise une pression de dingue. » Il fallait digérer un dossier tentaculaire, dix ans d’enquête, 54 perquisitions, 73 tomes de procédure. Se retrouver pendant deux mois d’audience au milieu de magistrats de haut niveau et des confrères à l’affût de la moindre fausse note. « J’ai trouvé que c’était une ambiance très masculine quand même. Et il était hors de question que je sois la femme qui plaide mal. »

Vue de Vienne

Même si l’histoire ne dit pas encore si son client va échapper à une nouvelle incarcération (le délibéré est attendu le 30 novembre 2026), l’avocate sent qu’elle a déjà « passé un cap professionnel » avec ce procès, dans une carrière déjà riche. Vite étiquetée avocate de Mélenchon, elle compte aussi dans sa clientèle des élus de droite, des macronistes, des chefs d’entreprise, des diplomates, des femmes victimes de violences sexuelles, des hommes soupçonnés de les avoir commis. A l’heure où chaque personnalité publique est restreinte à un petit périmètre bien délimité, Jade Dousselin maîtrise l’art du grand écart, à l’intersection du droit, de la politique et des médias. « C’est même ce qui fait le sel de mon métier », souligne-t-elle, sourire en coin.

D’où viennent ces yeux bleus ardents, ces mèches blondes et ce rire caractéristique, sonore et contagieux ? Elle est née à Strasbourg, a grandi à côté de Poitiers, à Antigny, 500 habitants. « Ça ressemble à un endroit où il y a une église et même pas de boulangerie. » Le père est employé dans une usine de meuble, devenu directeur de l’usine, quand la mère gère le foyer. Lors des repas de famille, la politique est un éternel sujet de conversation. Tendance communiste côté maternel, plutôt socialiste pour le paternel. « On débattait, on s’engueulait parfois. »

Elle se rappelle d’une scène, vers ses dix ans. Sa mère regarde un documentaire sur le procès de Klaus Barbie, l’ado est captivée. « Je trouvais ça tellement fort de voir que tout cela se termine par une œuvre de justice. Je me suis dit que je voulais travailler dans ce milieu-là. » Rien ne la fera dévier. A l’issue de son lycée, elle est reçue en khâgne mais préfère la fac de droit. Direction Poitiers.