Bordé par des murs de l’ancien site industriel de la SACM, le quai des Pêcheurs, à Mulhouse, est comme une galerie à ciel ouvert pour les street artistes. C’est là que nous emmène Bruno Peyrelon pour la première étape de cette petite série d’été consacrée à la découverte d’œuvres d’art urbain apparues récemment dans la ville. Ce lieu au bord de l’Ill en est une mine puisque de nouvelles œuvres viennent régulièrement y remplacer celles en place, souvent réalisées dans le cadre de jams, des rendez-vous qui réunissent plusieurs street artistes.
Bruno Peyrelon est guide-conférencier à Mulhouse, il travaille pour des musées, pour l’office de tourisme et des congrès (OTC) ou encore la Maison du patrimoine. Et parmi les nombreuses visites qu’il guide, il y a celle de l’OTC sur le thème « poésie urbaine, street art à Mulhouse », qu’il conduit en alternance avec deux collègues.
« L’idée de cette visite, ce n’est pas seulement de voir des œuvres. C’est aussi de comprendre d’où vient le street art, qu’est-ce qu’il a à nous dire, pourquoi il a ses techniques… C’est aussi, un peu comme la philo, sans prétention, de susciter des questions et de nourrir la réflexion. Parce que finalement, ça sert à ça, le street art, il nous passe un message », souligne le guide-conférencier.
Un art revendicatif dès le départ
Cette caractéristique remonte à loin : « À l’origine du street art, on est plutôt dans les années 1970 et plutôt aux États-Unis, le symbole d’un monde consumériste. Et on a des artistes qui vont détourner des affiches publicitaires et contester ce monde de consommation. […] Donc on est dès le départ dans du street art dont le message est revendicatif », retrace Bruno Peyrelon.
« Du coup, quand on voit des œuvres de street art, il ne faut pas rester dans le ressenti et se promener avec le regard ‘‘j’aime/j’aime pas’’, ‘‘c’est beau/c’est moche’’, il faut essayer de chercher le message qu’on nous a passé », préconise le Mulhousien.
« Dans une œuvre de street art, il y a toujours un message », assure-t-il. Et pour l’illustrer, il pointe quelques œuvres du quai des Pêcheurs où les messages sont explicites : « Vous voyez, ici par exemple, on a le symbole peace and love. Là, les messages sont carrément écrits : ‘‘Respect’’; ‘‘No discrimination’’… »
Après Gisèle Pelicot, Angela Davis
Un peu plus loin, on s’arrête devant un beau portrait de la militante et essayiste américaine Angela Davis, accompagné de cette citation d’elle : « La liberté est une lutte constante. »
Le portrait de Gisèle Pelicot qui se trouvait auparavant à cet emplacement a disparu. « C’est dommage », se hasarde-t-on à commenter. Mais volontiers taquin, Bruno Peyrelon nous reprend dare-dare : « Le street art, à la base, il se met sur un support non autorisé, donc il a vocation à disparaître. Il ne faut pas dire “c’est dommage’’, parce que c’est le propre du street art d’être éphémère. Et ça laisse la place à d’autres. »
On peut souvent retrouver les œuvres de street art qui ont disparu du paysage en photos sur les réseaux sociaux, observe Bruno Peyrelon. Comme ici le portrait de Gisèle Pelicot qui se trouvait quai des Pêcheurs à Mulhouse et qui a cédé la place au visage d’Angela Davis. Photo François Fuchs
Le guide relève que les réseaux sociaux ont rendu cet art de la rue un peu moins éphémère puisqu’on y retrouve souvent les œuvres disparues en photos. Et d’en faire la démonstration sur son smartphone en retrouvant très vite, de quelques mots-clés sur Google, des images du portrait mulhousien de Gisèle Pelicot.
Le passionné évoque aussi les techniques du street art : travail à la bombe, comme c’est très largement le cas quai des Pêcheurs, pochoir, stickers [autocollants]… « Toutes ces techniques sont liées au caractère interdit du street art : si c’est interdit, vous risquez de vous faire attraper par la police et si vous ne voulez pas vous faire attraper, il faut aller vite. »
Chercher la visibilité
Les supports du street art ? « En évoquant les origines aux États-Unis, on a parlé des affiches publicitaires, mais on va aussi beaucoup retrouver les graffs sur les métros, sur les trains, sur les ponts. La volonté, ce n’est pas de dégrader ces supports, c’est de faire circuler votre message, de faire en sorte qu’il soit vu par le plus grand nombre », explique Bruno Peyrelon.
Quai des Pêcheurs, l’art urbain a investi les murs et même le sol, avec ce symbole de la radioactivité dessinés sur un regard. On peut aussi y voir un bouclier, suggère Bruno Peyrelon, notre guide. Photo François Fuchs
Aujourd’hui, remarque-t-il, l’art urbain prend aussi place à des endroits où il est toléré ou autorisé, et sur des supports qui lui sont dédiés. « La question qui se pose, c’est quand on me propose un espace défini, un espace contraint, est-ce que je suis toujours libre de faire passer le message que je veux ? Si, par exemple, c’est le service urbanisme qui vous donne l’autorisation de graffer sur un mur, est-ce que si vous critiquez la municipalité, ils vont être d’accord ? », interroge le guide-conférencier. Il ajoute en souriant : « Bonne question philosophique, hein ! Et elle reste ouverte. Voilà, vous avez deux heures. »
Visites guidées
L’office de tourisme et des congrès (OTC) de Mulhouse propose une visite guidée sur le thème « Poésie urbaine, street art à Mulhouse », conduite alternativement par trois guides-conférenciers. « Cette visite a été montée par l’OTC en collaboration avec la galeriste Orlinda Lavergne [dont la galerie est installée 33, rue des Trois-Rois à Mulhouse], qui a aussi participé à notre formation », précise Bruno Peyrelon, l’un des trois guides.
Les prochaines visites auront lieu samedi 22 août de 10 h 15 à 12 h 15 puis samedi 26 septembre à la même heure. Rendez-vous devant l’OTC, 1 avenue Robert-Schuman. Informations et réservations à l’OTC, sur son site (tourisme-mulhouse.com) ou par téléphone au 03 89 35 48 48. Tarif : 7 €, gratuit pour les moins de 11 ans.