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Un tube de trente-six mètres de long, planté dans le sable et rongé par le sel marin depuis près de soixante ans. Voilà à quoi ressemble aujourd’hui le canon du projet HARP, échoué sur Paragon Beach, à la Barbade. Ce vestige de la guerre froide n’a rien d’une simple pièce de musée : il a participé à l’un des programmes scientifiques les plus audacieux du XXe siècle, celui qui a tenté de mettre des satellites en orbite… à coups de canon.

À retenir

  • Un ingénieur canadien a rêvé d’envoyer des satellites en orbite… en tirant dessus avec un canon
  • Le record d’altitude établi en 1966 (180 km) tient toujours et n’a jamais été battu par un canon
  • Le programme HARP s’est arrêté net en 1967, juste après son plus grand succès

Sommaire

  1. Un canon de bataille transformé en canon spatial
  2. 180 kilomètres d’altitude, un record jamais battu
  3. La fin brutale d’un rêve balistique

Un canon de bataille transformé en canon spatial

Tout commence avec Gerald Bull, ingénieur balisticien canadien obsédé par une idée aussi simple que folle : et si on pouvait envoyer des objets dans l’espace en les tirant, plutôt qu’en les propulsant avec des fusées coûteuses ? En 1961, Bull avait obtenu un contrat conjoint de 10 millions de dollars des départements de la Défense américain et canadien pour un programme de recherche à haute altitude baptisé HARP. Pour transformer ce rêve en réalité, il fallait un tube capable d’encaisser des pressions monstrueuses. La solution ? Récupérer du matériel militaire existant.

Un canon naval américain de 16 pouces (406 mm) de 125 tonnes fut utilisé comme lanceur. Le tube standard de 20 mètres fut rallongé à 36 mètres et converti en âme lisse. Autant dire une pièce d’artillerie disproportionnée, bien trop massive pour un usage militaire classique, mais taillée sur mesure pour projeter des engins vers la haute atmosphère. Bull et son collègue Donald Mordell ont convaincu l’université McGill, l’armée américaine et le gouvernement canadien de financer une installation de test à la Barbade, l’île étant idéalement placée près de l’équateur, avec l’Atlantique en ligne de mire pour évacuer sans risque les projectiles retombant en mer.

Le site s’installe à Paragon, juste à côté de l’aéroport de Seawell. Les tirs, parfois huit par nuit selon certains témoignages, font trembler l’île entière et mobilisent plus de trois cents Barbadiens sur le chantier. Les projectiles, eux, portent un nom poétique : les Martlet, en référence à l’oiseau mythique qui orne les armoiries de McGill.

180 kilomètres d’altitude, un record jamais battu

Le principe est ingénieux. Plutôt que d’utiliser des fusées classiques, Bull opte pour des obus-fusées allégés, glissés dans une gaine sabot en bois qui protège le projectile pendant son passage dans le canon avant de se désintégrer à la sortie du tube. Résultat : un coût dérisoire par tir, autour de 2 500 à 3 000 dollars, pour un temps de chargement d’à peine une demi-heure. Comparé au prix d’un lancement de fusée, c’est une bagatelle.

Les altitudes atteintes ne cessent de grimper au fil des essais. Le premier Martlet, lancé début janvier 1962, atteint 26 km, mais dès novembre 1962 les Martlet grimpent à 66 km. Puis vient le tir qui entre dans l’histoire. Un exemplaire perfectionné, le Martlet 2, décolle depuis le site américain de Yuma, en Arizona, où un troisième canon identique à celui de la Barbade avait été installé pour sécuriser le programme des aléas politiques canadiens. Le 18 novembre 1966, le canon de Yuma tire un projectile Martlet 2 de 180 kg à 3 600 m/s, l’envoyant brièvement dans l’espace et établissant un record d’altitude de 180 km. Un record qui, précise l’encyclopédie spatiale Astronautix, tient toujours en 2014 et n’a depuis jamais été égalé par un tir de canon.

Ce chiffre mérite d’être replacé dans son contexte : 180 kilomètres, c’est presque le double de l’altitude de la Station spatiale internationale au-dessus de la Terre. Un canon d’artillerie modifié, financé pour une bouchée de pain comparé aux budgets spatiaux classiques, avait propulsé un objet plus haut que ne le fera jamais la majorité des fusées-sondes commerciales actuelles. À la Barbade même, les tirs avaient déjà marqué les esprits quelques années plus tôt : dès 1963, un Martlet grimpait à environ 92 kilomètres, un record mondial pour l’époque selon Gerald Bull lui-même.

La fin brutale d’un rêve balistique

Le succès technique ne suffit pas à sauver le programme. La guerre du Vietnam accapare les budgets militaires américains, et à Ottawa, les pressions politiques s’accumulent contre ce projet jugé trop coûteux et sans retombées militaires immédiates. En novembre 1966, le gouvernement canadien annonce qu’il n’y aura plus de financement canadien pour le projet HARP après le 30 juin 1967. Les crédits sont redirigés vers d’autres priorités spatiales canadiennes, comme le programme de satellites Alouette.

Le couperet tombe donc en 1967, alors même que le programme venait tout juste de battre son record absolu d’altitude quelques mois plus tôt. Le gouvernement canadien et l’armée américaine retirent leur soutien financier en raison de pressions internes, de la guerre du Vietnam et de la préférence de la NASA pour les fusées classiques, ce qui conduit à l’abandon du projet HARP à la Barbade. Du jour au lendemain, un programme qui avait mobilisé des centaines de personnes et généré des données scientifiques précieuses sur la haute atmosphère se retrouve à l’arrêt, ses installations laissées sur place faute de budget pour les démonter.

Le canon rouille depuis sur cette plage isolée du sud-est de l’île, aujourd’hui intégrée à une base militaire du régiment de la Barbade. On raconte même que le site a servi ponctuellement de terrain de paintball, un comble pour un instrument qui visait autrefois les confins de l’atmosphère. Quant à Gerald Bull, son histoire ne s’arrête pas là : il poursuivra son obsession pour les canons géants jusqu’en Irak, où il travaillera sur le projet Babylone pour le régime de Saddam Hussein, avant d’être assassiné à Bruxelles en 1990 dans des circonstances qui n’ont, encore aujourd’hui, jamais été officiellement élucidées.