Il est cofondateur du mouvement de l’« art concret » et un grand peintre largement oublié. Né en 1905, Léon Tutundjian a dû fuir le génocide arménien, perpétré entre 1915 et 1916 dans l’Empire ottoman. Jusqu’à sa mort en France, en 1968, il a choisi de rester une personnalité très discrète. Le musée de Grenoble lui rend hommage en tant que chaînon manquant de l’art moderne. « Poétique du cosmos » est la première rétrospective dédiée à cet artiste d’avant-garde, source d’inspiration pour Jean Arp et pour les mobiles d’Alexander Calder.

Le musée de Grenoble, jadis le premier musée d’art moderne en France, lui ouvre une entrée digne d’un manifeste. Son nom s’affiche en lettres monumentales sur le portail, ouvrant le passage vers l’un des rares portraits photographiques de l’artiste, plus grand que nature. Il montre un homme doté d’un regard perçant, d’un front haut de penseur, dévoilant un artiste qui semble dissimuler ses craintes et ses doutes derrière des lèvres pincées. Une présentation spectaculaire pour un peintre resté discret toute sa vie et largement méconnu jusqu’à nos jours, malgré son rôle important dans l’histoire de l’art.

 « Léon Tutundjian est un artiste d’avant-garde qui a été ami de Calder, Jean Hélion, Arp, mais qui est toujours resté dans l’ombre, remarque Sébastien Gokalp, directeur du musée de Grenoble. Il a participé aux grands mouvements d’avant-garde. Il a accompagné le surréalisme, mais il est toujours resté en marge, de côté, presque comme s’il ne voulait pas être sur la photo. D’ailleurs, il existe très peu de photos de lui. »

À lire aussiDécouvrez la Newsletter hébdomadaire RFI Culture, la référence dans le traitement francophone de l’actualité culturelle internationale qui n’oublie pas l’Afrique. Pour vous abonner, c’est ici.

Les débuts à Paris

Tutundjian est né en 1905, en Amassia, en Asie Mineure, dans une famille arménienne de la moyenne bourgeoisie. Son père est professeur de physique-chimie, sa mère est institutrice. « La situation des Arméniens était très difficile dans l’Empire ottoman puisqu’ils étaient pourchassés. Il a dû se cacher. » Quand il doit partir pour fuir le génocide contre les Arméniens, il voit sa mère pour la dernière fois, son père est déjà décédé. Il passe par un orphelinat en Grèce avant de se former aux Beaux-Arts de Constantinople, l’actuelle Istanbul. Puis « il s’est retrouvé à Venise, au monastère San Lazzaro, un monastère arménien. Là, il apprend la céramique, ensuite il va arriver en France. »

Ses débuts à Paris datent de 1923 ou 1924, on ne sait pas exactement, tellement les documents sur Tutundjian se font rares, affirme Sophie Bernard, conservatrice en chef des collections d’art moderne et contemporain du musée de Grenoble. C’est un artiste arménien, Ervand Kotchar, qui introduit Tutundjian à la scène artistique parisienne. Ses premières œuvres – inclassables – sont marquées par des visages, des têtes et des yeux, sans oublier ses natures mortes qui dialoguent dans la salle avec une œuvre de Paul Klee de 1923, Paysage à l’enfant, avec ses arbres et ses maisons évoquant la spontanéité des enfants. Tutundjian partage avec le peintre germano-suisse la conviction que l’art n’est pas là pour refléter le visible, mais pour rendre visible l’invisible. C’est une des raisons que l’artiste n’a pratiquement jamais donné des titres à ses créations, préservant ainsi la liberté et l’imagination des spectateurs.

Œuvre de l’exposition « Léon Tutundjian - Poétique du cosmos » au Musée de Grenoble.

Œuvre de l’exposition « Léon Tutundjian – Poétique du cosmos » au Musée de Grenoble. © Musée de Grenoble

Les lignes de Léon Tutundjian et les mobiles d’Alexander Calder

Au tout début de cette exposition de 130 œuvres, un petit dessin esquisse déjà l’univers si unique de Léon Tutundjian. Des lignes gracieuses et délicates à côté d’une sphère noire en suspension produisent un déséquilibre statique mystérieux. Une composition libérée de la pesanteur, une sorte de préfiguration des premières sculptures abstraites de Calder. « Un certain nombre d’artistes ont admiré Tutundjian dans ces années 1920 et au début des années 1930, souligne Sophie Bernard. Il y a Jean Hélion, Jean Arp et aussi Alexander Calder qui expose ses premiers mobiles à la galerie Percier en 1931. Et si vous regardez les dessins qui sont derrière nous, ces formes assez légères, on a l’impression de voir presque des projets de mobiles. En tout cas, il y a vraiment un lien à faire entre les premiers mobiles de Calder, avec ces courbes, ces lignes, ces sphères aussi, et ces compositions graphiques de Tutundjian. On a l’impression d’être face à des projets de sculptures légères. »

Pour Sébastien Gokalp, le lien entre Tutundjian et Calder vient surtout de la volonté de créer un langage universel. « Avec des éléments très simples – la ligne, la sphère, le trait –, il a créé des univers en s’inspirant notamment de la science avec le biomorphisme. Il a inventé un vocabulaire accessible à tous, assez dépouillé, mais dont chacun va pouvoir s’emparer. Par exemple, Calder va lui demander comment il faisait pour mettre en équilibre certains éléments de ses reliefs que Calder va réutiliser pour ses mobiles. » 

Tutundjian, Kandinsky, Klee, Miró

Son envie invétérée d’inventer de nouvelles formes (des lignes brisées, courbes, verticales, horizontales, arcs de circonférence…) et une sorte de grammaire de formules mécaniques, le rapprochent aussi de Vassily Kandinsky, l’auteur du célèbre traité Point et ligne sur plan, publié en 1926. « Ce qui est assez touchant et assez fort chez Tutundjian, avance Sébastien Gokalp, c’est qu’il part toujours avec des éléments, des outils très simples – en général une feuille de papier, un crayon – et il va développer et mettre en place sa pensée. C’est lui qui pose les bases de la réflexion et qui fait le pont entre ce qu’on pourrait appeler l’abstraction géométrique à la Kandinsky, à la Paul Klee, vers une œuvre plus biomorphique, plus habitée, plus humaine et plus vivante. À travers ce pont, il va faire une sorte de synthèse de tous ces mouvements à cette période.

Avec un tableau noir accroché sur un mur rouge, l’exposition introduit Tutundjian comme « l’incontestable initiateur du tachisme et des « écritures griffées » ». En effet, l’artiste s’est efforcé de transposer le hasard de la cuisson, cherché par les céramistes, à la peinture sur soie avec ses coulées aléatoires. Dans une gouache et encre de Chine sur papier, il a posé un double regard perçant et ténébreux tout en affichant sa sensibilité et le tourbillon de ses pensées.

Relier des mondes différents, sublimer les formes géométriques abstraites débouchant sur une poétique informelle où le hasard règne, où des corps s’envolent et où des figures se confondent l’une dans l’autre, voilà les points communs entre Tutundjian et Joan Miró, le peintre et céramiste catalan qui a souvent mis en avant le subconscient.

Œuvre de l’exposition « Léon Tutundjian - Poétique du cosmos » au Musée de Grenoble.

Œuvre de l’exposition « Léon Tutundjian – Poétique du cosmos » au Musée de Grenoble. © Musée de Grenoble

« Art concret », un art universel

L’artiste de l’expérimentation permanente a participé en particulier à deux grands mouvements artistiques : « Abstraction-Création » et « Art concret », fondé en 1930 et avançant une « peinture concrète et non abstraite ». « L’art concret est un mouvement important, déclare Sophie Bernard. Tutundjian est l’un des cofondateurs de ce mouvement, avec Théo et Nelly van Doesburg, Marcel Wantz et Otto Carlsund.  Ce mouvement privilégie avant tout la géométrie, une forme d’art universel, définitivement abstrait de la nature. Ces artistes, notamment van Doesburg, sont des créateurs radicaux qui privilégient l’orthogonalité, les couleurs primaires dans le sillage d’un Mondrian. »

Dans une autre salle, les Objets célestes de Jean Arp côtoient les œuvres de Léon Tutundjian. L’artiste alsacien, cofondateur du mouvement dada, avant de devenir l’une des figures majeures du surréalisme, a admiré le génie de l’artiste d’origine arménienne : « C’est la plus belle chose qu’il n’avait jamais vu depuis très longtemps », relate Sophie Bernard. Pour la commissaire, « les reliefs de Jean Arp font écho aux nébuleuses de Tutundjian ». Dans d’autres reliefs, « la finesse des jeux d’équilibre entre les formes rouge, noire, grise et beige » rappelle pour elle une certaine parenté avec le dadaïste Kurt Schwitters.

Les invertébrés marins et la « poésie du cosmos »

La fascination de Tutundjian pour la science trouve un nouveau terrain de jeu quand il s’intéresse aux invertébrés marins. À cette occasion, il engage également un dialogue avec les films du surréaliste Jean Painlevé, afin de nous faire prendre conscience que notre destin se joue entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. « Nous ne savons pas si l’on est à l’intérieur du corps, si nous voyons des choses un peu vasculaires ou si l’on est plutôt dans le cosmos. » On est face à des êtres embryonnaires ou cellulaires, des créatures à la fois organiques et bizarres, déformées et molles, parfois habillées d’un vert fluorescent, parfois d’un noir intense ou d’un blanc couleur d’œuf, provoquant des sentiments à la fois amusés et étonnés, pointant notre difficulté, voire notre incapacité à percevoir d’autres mondes, d’autres façons d’habiter la planète.

Entre collages et l’ambition d’un art basé sur l’universel géométrique avec ses lignes de force et de tension, Tutundjian invente un nouveau langage graphique, pour bâtir son « monde cosmique », sa « poésie du cosmos », comme nous explique Sébastien Gokalp. « Dans les années 1930 se développe le mouvement du biomorphisme. Il consiste à s’inspirer des formes de la nature, des cellules notamment, pour créer. Il y avait une vision véritablement globale du monde, qui va de la cellule à l’univers. »

Œuvre de l’exposition « Léon Tutundjian - Poétique du cosmos » au Musée de Grenoble.

Œuvre de l’exposition « Léon Tutundjian – Poétique du cosmos » au Musée de Grenoble. © Musée de Grenoble

Un manque de reconnaissance

En 1929, lors de l’exposition Art abstrait à la Galerie des Éditions Bonaparte à Paris, Tutundjian présente une peinture multidimensionnelle, difficile à cerner. Fixée sur verre, elle est scindée en deux espaces rouge et blanc, avec une boule noire au centre, entourée d’un fil noir sous forme d’une oreille. C’est avec cette œuvre, impossible à saisir, que Tutundjian gagne enfin une certaine popularité auprès des artistes, même s’il continue à gagner sa vie surtout avec son travail de céramiste.

Mais pourquoi est-il resté, jusqu’à aujourd’hui, si inconnu du grand public ? « D’abord, son travail joue sur la finesse. Il est assez modeste, peu spectaculaire. Ça nécessite un temps pour entrer dans l’œuvre, pour se l’approprier, pour l’aimer. Ce n’est pas l’efficacité d’un tableau de Salvador Dali par exemple. Dans son parcours d’apatride, il est resté assez discret. Il n’a pas mis en avant sa personnalité. Puis il y a le fait d’être un étranger en France. Un Picasso a réussi à retourner le stigmate, mais pour beaucoup d’étrangers c’est difficile. Lui-même parlait assez mal le français, mais, à la fin, il parlait aussi assez mal l’arménien… Il y a tous ces éléments. »

En tout cas, son manque de reconnaissance n’est certainement pas lié à un manque d’engagement au service de son pays d’accueil, rappelle Sébastien Gokalp : « Nous avons retrouvé qu’il a fait une demande de naturalisation dans les années 1930. Et il s’est engagé pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a été blessé, est retourné, puis finalement sorti du champ de bataille. Dès le début, il s’est engagé pour la France. Après, il y a peu de traces. Mais le fait de s’engager pour la France montre quand même qu’il n’était pas sur le côté mais bien à l’intérieur. »

Léon Tutundjian et la culture arménienne

En même temps, Léon Tutundjian a toujours gardé des liens avec sa culture d’origine. Notamment dans ses œuvres surréalistes, on trouve des symboles arméniens. Certaines images de montagne ou d’arbres rappellent les paysages d’Arménie. Sans oublier la grenade, plusieurs fois mise en valeur dans ses tableaux, a découvert Sophie Bernard : « Ce motif, on le voit souvent dans ses dernières créations. La grenade est une allusion à son pays. C’est une forme de nostalgie à l’égard de l’Orient, de l’Arménie. On voit souvent une grenade éclatée qui renvoie peut-être à la tragédie endurée par la communauté arménienne au moment du génocide. Dans une peinture de 1950, il y a un paysage assez inquiétant avec un ciel noir et une boîte noire. Ce jeu et ses mises en abyme assez mystérieuses, on les retrouve dans tous les tableaux de la fin de carrière de Tutundjian. »

Malgré tout, il n’est pas devenu un emblème artistique de la diaspora arménienne. « Il y a trois [grands] artistes de la diaspora arménienne, énumère Sébastien Gokalp : Arshile Gorky [1904-1948, peintre arménien naturalisé américain], Léon Tutundjian, et David Kakabadzé [1889-1952, peintre et artiste d’avant-garde géorgien]. Donc, il y en a très peu. Mais on ne peut pas dire que Tutundjian soit une star nationale. La plupart des œuvres sont collectionnées en Europe. Il y a quelques œuvres en Arménie, mais l’Arménie n’a jamais fait d’exposition dédiée à Léon Tutundjian. »

Œuvre de l’exposition « Léon Tutundjian - Poétique du cosmos » au Musée de Grenoble.

Œuvre de l’exposition « Léon Tutundjian – Poétique du cosmos » au Musée de Grenoble. © Musée de Grenoble

Léon Tutundjian et l’Afrique

Le tableau le plus surprenant nous attend tout à la fin. Une sorte de carte d’Afrique surgie de nulle part, mais révélant une certaine affinité de Tutundjian avec le continent africain : « C’est un tableau de la dernière période, raconte Sophie Bernard, cette période dite plutôt surréaliste, figurative, de 1960. On peut y observer un couple originel, un homme noir, une femme blanche, dans un paysage assez sauvage, avec une végétation qu’on a pas mal croisée dans l’exposition : ces mêmes couleurs d’entre-deux, ces turquoises, et l’Afrique. Cette Afrique ressemble à une forme de conque, d’écorce, mais, surtout, elle est constellée de petits drapeaux. Pour moi, cela serait peut-être une manière de figurer une forme de multiculturalisme, de défense de toutes les cultures, de défense de différentes ethnies. C’est un tableau programmatique, mais on ne sait pas si c’était une commande. »

Léon Tutundjian – Poétique du cosmos, jusqu’au 31 août 2026 au Musée de Grenoble.