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Trente-six parcelles reboisées, passées au crible des satellites. Une seule verdit davantage que le sol laissé à l’abandon juste à côté. Le reste ? Une mosaïque de plantations moribondes, d’acacias fauchés par la première sécheresse venue et de clôtures percées par le bétail. C’est le constat que dressent deux chercheurs, Annah Lake Zhu et Amadou Ndiaye, dans une étude publiée en juin 2025 dans la revue scientifique Land Use Policy, consacrée à la section sénégalaise de la Grande Muraille verte du Sahel, lancée en 2007 pour faire reculer le désert de Dakar à Djibouti.
La méthode ne laisse pas beaucoup de place au doute. L’équipe a examiné des photos satellites de 36 parcelles couvrant 18 090 hectares de la zone cible de la Grande muraille verte au Sénégal, qui s’étend sur environ 817 500 hectares. Le protocole compare chaque parcelle plantée à ce qu’aurait donné une évolution naturelle du couvert végétal, pluviométrie locale prise en compte. Résultat ? Seules deux d’entre elles étaient beaucoup plus vertes depuis la création de la muraille. Et une seule d’entre elles était plus verte qu’elle ne l’aurait été naturellement. : sur 36 tentatives de reboisement volontariste, une seule a fait mieux que rien du tout.
À retenir
- Sur 36 tentatives de reboisement massif au Sénégal, combien ont réellement fonctionné ?
- Pourquoi les arbres plantés meurent-ils en masse malgré des espèces « résistantes à la sécheresse » ?
- La solution oubliée : une technique ancestrale qui demande moins d’argent et produit plus de résultats
Sommaire
- Des arbres plantés qui meurent, faute d’eau et de suivi
- La régénération naturelle assistée, la méthode qui fonctionne vraiment
- Un projet jugé sur les hectares plantés, pas sur les arbres vivants
Des arbres plantés qui meurent, faute d’eau et de suivi
Le diagnostic des chercheurs tient en une phrase, presque banale à force d’être répétée sur le terrain. Cela s’explique peut-être par le fait que les nouveaux arbres ne sont pas irrigués. Même si des espèces résistantes à la sécheresse sont plantées, de nombreux arbres meurent si la saison des pluies est modérée. Un acacia planté en juillet doit tenir jusqu’à la saison suivante sans une goutte d’arrosage complémentaire. Autant demander à une bougie de résister à un courant d’air pendant un an.
À cela s’ajoute un problème plus prosaïque encore : le bétail. Les arbres sont également piétinés ou mangés par le bétail lorsque les clôtures ne sont pas correctement entretenues. Sur place, à Widou Thiengoly, dans le Ferlo, les témoignages recueillis par la presse sénégalaise confirment ce constat depuis des années. Un chauffeur employé sur le chantier depuis 2008 explique que le problème vient avant tout du suivi, et un agent local rappelle que depuis 2022, il n’y a plus d’actions de reboisement d’envergure. Sur le terrain, un cultivateur cité par Reporterre résume la situation d’une formule sans détour : « Tous les reboisements de l’année dernière n’ont servi à rien ».
Ce qui manque, ce n’est pas la volonté de planter. C’est ce qui vient après : le regarnissage, l’entretien des clôtures, l’arrosage d’appoint pendant les premiers mois critiques. Un agent de terrain le formule sans détour : après le reboisage, il faut revenir deux mois plus tard pour combler les pertes, sans quoi la jeune pousse n’a aucune chance de germer correctement.
La régénération naturelle assistée, la méthode qui fonctionne vraiment
Voilà le paradoxe que révèle cette étude, et il mérite qu’on s’y arrête. La technique la plus efficace n’est pas celle qui coûte le plus cher en pépinières et en journées de plantation, c’est celle qui consiste à ne presque rien faire, si ce n’est protéger ce qui pousse déjà. La régénération naturelle assistée repose sur un principe simple : au lieu de planter des jeunes plants fragiles, on clôture une parcelle pour empêcher le bétail d’y brouter, puis on laisse les rejets spontanés d’arbres déjà adaptés au climat local se développer, en ne conservant que les pousses les plus vigoureuses.
Le Wikipedia français décrit précisément ce mécanisme : la régénération naturelle assistée consiste en la sélection d’un rejet favorisé, et la coupe des autres afin que la croissance se concentre sur un seul rejet. Dans les zones les plus arides, certains pays comme le Mali complètent cette approche par des techniques ancestrales de captation d’eau, à l’image du zaï, qui concentre l’humidité sur les jeunes plants. Le Sénégal, lui, mise surtout sur des essences déjà présentes localement, capables d’encaisser une pluviométrie tombée à environ 200 mm/an en 2015 contre 400 mm/an en moyenne dans les années 60.
Ce n’est pas une nuance technique réservée aux spécialistes. C’est la différence entre planter un arbre qui va mourir dans l’indifférence générale et laisser la nature reprendre ses droits là où elle en a encore la capacité. Un rapport de la FAO publié en 2021 donne une idée de l’ampleur du chantier : 1,2 milliard d’arbres dans la zone de la Grande Muraille Verte – Sahel, avec une densité moyenne très faible, environ 5 arbres par hectare. Le Sénégal a la densité la plus élevée avec 15 arbres par hectare, tandis que le Tchad en compte moins de 2 par hectare. Des chiffres qui donnent le vertige, jusqu’à ce qu’on réalise qu’ils ne disent rien de la survie réelle de ces arbres sur la durée.
Un projet jugé sur les hectares plantés, pas sur les arbres vivants
Le point le plus troublant de cette étude tient peut-être moins aux chiffres qu’à la façon dont le projet mesure lui-même son succès. Notre étude a révélé que, dans l’ensemble, la Grande muraille verte n’a eu pratiquement aucun impact écologique. Ses promoteurs communiquent plutôt sur le nombre d’arbres plantés ou sur la superficie de terres réservées à la régénération naturelle. Des terres qui sont généralement comptabilisées dans l’objectif des 100 millions d’hectares restaurés, même si les arbres ne poussent jamais. Autant dire qu’une parcelle clôturée où tout est mort compte de la même façon qu’une parcelle réellement reverdie dans les statistiques officielles.
Cette dérive comptable n’est pas propre au Sénégal. À l’échelle panafricaine, un bilan d’étape publié en 2020 indiquait que seuls 4 % des objectifs fixés à l’horizon 2030 lors de la COP21 ont été atteints. Et l’ambition initiale reste vertigineuse : restaurer 100 millions d’hectares de terres et créer 10 millions d’emplois en zone rurale d’ici 2030. À quatre ans de l’échéance, l’écart entre la promesse et le terrain se creuse plutôt qu’il ne se referme.
Ce qui frappe, en creusant ce dossier, c’est que la solution la moins spectaculaire, celle qui ne fait pas de belles photos de pépinières ni de discours sur des milliards d’arbres plantés, est justement celle qui obtient les meilleurs résultats. Protéger une parcelle et laisser la nature travailler coûte moins cher, demande moins de main-d’œuvre saisonnière, mais rapporte davantage de couvert végétal réel. Reste à savoir si les bailleurs internationaux, souvent friands de chiffres ronds et de symboles visibles depuis l’espace, accepteront un jour de financer prioritairement ce qui ressemble, de loin, à ne rien faire.