Par
Veronique Weber
Publié le
4 août 2026 à 18h10
« Mavrick, c’est un chouette gars, car il est très famille. C’est notre seul enfant. Il a la même passion que son papa pour les voitures et il aime la moto. Sa couleur préférée est le blanc. » Quand elle parle de son fils, Marie Boitout parle au présent. Pour elle, Mavrick a aujourd’hui 32 ans. Pourtant, la vie de ce jeune habitant de Tourville-sur-Arques (Seine-Maritime) s’est arrêtée il y a dix ans. « Ça fait 120 mois qu’il n’est plus là. Je ne sais pas ce que c’est de faire son deuil ». Sa maman préfère parler en mois, car parler en années est trop violent pour elle. Le temps file mais la douleur reste et restera.
Ils allaient juste boire un verre

Mavrick Boitout et Donatienne Tête se sont rencontrés au lycée Ango à Dieppe. ©Photo fournie par la famille
Mercredi 5 août, cela fera 120 mois que la vie de Marie Boitout et de son mari Marc, s’est arrêtée comme celle d’un autre Tourvillais, Johnny Autin, le père de Mégane. Le temps s’est aussi figé à Martin-Église pour les parents de Donatienne Tête, la petite amie de Mavrick.
Leurs trois enfants uniques sont décédés dans l’incendie qui a ravagé le bar Cuba Libre à Rouen. Le drame a fait 14 morts après qu’une bougie d’anniversaire a enflammé le plafond du sous-sol de l’établissement.
Mavrick et Donatienne avaient 22 ans, Mégane en avait 20. Ce soir-là, les trois amis se retrouvent pour fêter la fin de l’année scolaire dans l’appartement rouennais de Mavrick. Celui-ci suit des études de comptabilité-gestion, Donatienne, « une petite blonde très proche de ses parents, étudiait de son côté à l’école d’infirmière d’Abbeville. Elle voulait travailler avec les enfants », raconte émue Marie Boitout.
Mégane, elle, « était très studieuse. Elle faisait des études pour devenir assistante sociale. Elle était en couple avec Florian, lui aussi décédé au Cuba libre », glisse Johnny Boitout.
Florian, Gauthier le cousin de Mégane et Romain un ami, sont là aussi ce soir-là chez Mavrick. Le petit groupe d’amis très unis décide de poursuivre la soirée au Cuba Libre, juste pour boire un verre. Ils ne connaissent pas Ophélie, qui fête son anniversaire au sous-sol. Ils sont là par hasard. Au mauvais moment…
« On ne va plus à Rouen »
C’était il y a dix ans. Mais dans la mémoire de ces parents orphelins de leurs enfants, c’était hier. Le souvenir de Mavrick, Mégane et Donatienne, est avec eux chaque jour. Comment vivre après un tel drame ? « On vit d’une façon complètement différente. Tous les jours je pense à mon garçon, confie Marie Boitout. Il y a des choses qu’on ne fait plus. » Fini les fêtes de famille comme Pâques où remontent les images des jours heureux. « On ne va plus à Rouen, sauf pour les rendez-vous médicaux », ajoute Marc Boitout.
« Tous les jours, on pense à lui. Je tonds la pelouse, je pense à lui. On change de voiture, on se dit : ça lui aurait plu comme voiture ». Au premier étage de la maison, Mavrick a toujours sa chambre avec ses affaires, son casque et sa tenue de moto. « Chez moi, c’est pareil, je n’ai pas touché à la chambre de Mégane. Son bureau était en désordre, il l’est resté », raconte Johnny Autin.

À 20 ans, Mégane Autin voulait devenir assistante sociale. ©Photo fournie par la famille
Petit à petit, la famille Boitout essaie d’apprivoiser la douleur. « Il n’y a pas si longtemps que cela que je refais le dessert préféré de Mavrick. Ce sont les îles flottantes. On les mange en pensant à lui », confie la maman qui sourit à cette pensée.
Continuer à parler d’eux
Pour elle, comme pour son mari, pas question d’arrêter de parler de Mavrick. Au contraire, il faut parler de lui, d’eux, qu’ils vivent dans leurs mémoires. « Des personnes n’osent pas le faire, car elles ont peur de nous faire de la peine. Mais je préfère qu’on en parle », confie Marie Boitout. Elle aime ainsi sourire quand un des amis de leur fils raconte une anecdote qu’ils ne connaissaient pas.
« J’arrête mon combat, je suis usé »
« Si on avait réussi à faire bouger les choses, on se dirait que nos enfants ne sont pas partis pour rien », Johnny Boitout est amer. Depuis le décès de sa fille Mégane, il a tenté de faire bouger le gouvernement. Son combat : rendre obligatoire les contrôles lors de l’ouverture et périodiquement des établissements recevant du public (ERP) de catégorie 5 (accueillant moins de 100 clients), comme le bar Cuba Libre. Obligations qui existent pour les ERP de catégorie 4, pouvant accueillir plus de 101 personnes.
« Qu’est-ce qu’on a retenu de ce drame ? Rien, l’accident s’est reproduit », glisse-t-il évoquant l’incendie de Crans-Montana le 1er janvier dernier en Suisse qui a fait 41 morts. Il a pourtant multiplié les démarches auprès du gouvernement pour que des contrôles inopinés soient menés dans ces ERP de catégories 5 accueillant des soirées dansantes non déclarées en sous-sol. Des mères de victimes parmi lesquelles Marie Boitout ont écrit à Brigitte Macron, femme du président de la République. Mais rien n’a abouti.
Fin juin, le député Robert Le Bourgeois s’est fait leur porte-parole lors d’une question à l’Assemblée nationale. La réponse a été claire : « Alors que la réglementation française relative à ce type d’établissement recevant du public est l’une des plus strictes d’Europe, le ministère de l’Intérieur n’envisage pas, à ce jour, de la modifier ». « J’arrête mon combat, je suis usé », conclut Johnny Autin.
Pour Johnny Autin, la mort de Mégane a été comme un raz-de-marée qui a tout emporté sur son passage et notamment sa santé mentale. « J’apprends toujours à vivre sans elle, avec l’aide d’une psychiatre et d’une psychologue. La douleur est toujours là. Je ne veux pas oublier », glisse-t-il doucement.
Il confie sans détour : « La douleur est là depuis le premier jour, même si elle n’a pas la même intensité. Je suis rentré dans la folie. Je suis même allé en psychiatrie. »
Aujourd’hui, « la lucidité est revenue. J’avance. Je me permets de refaire des choses même s’il y a encore des interdits. Juste avant le drame, j’avais commencé des travaux dans la maison. J’ai alors tout arrêté. Pendant 10 ans je n’ai rien pu faire. Là, j’ai repeint la façade, j’ai refait la cuisine. Mais je suis mal, car ça, ma fille ne le verra pas. »
« Je suis descendu bien bas »
Johnny Boitout est aussi en colère. En colère contre le manque de contrôles dans ce bar qui auraient pu éviter le drame. Une colère qui a été son moteur pour tenter de faire changer la loi. Et même s’il n’a pas obtenu gain de cause (voir encadré), elle lui a permis d’avancer, de s’accrocher jusqu’à aujourd’hui en mémoire de Mégane.
La maman de Mavrick est elle aussi « descendue bien bas ». Ce qui a fait sortir Marie Boitout du puits de douleur qui l’engloutissait, c’est le procès qui s’est déroulé en octobre 2019. « À un moment, je me suis dit : tu deviens une loque. Il va y avoir un procès, il va falloir être debout, mais droite et pas avachie sur le banc ». Elle a décidé de se reprendre en main, de faire du sport pour se tenir face aux gérants du Cuba libre.
Une date anniversaire difficile
Mais chaque année, la date anniversaire de l’incendie ravive la douleur. « On revoit comment s’est déroulé le dernier vendredi après-midi. On était à la maison, à couper la haie. Ça tourne en boucle dans nos têtes tous les ans », explique Marie Boitout. Chaque famille commémore à sa manière la mémoire de son enfant.
Pour les parents de Mavrick, pas question d’aller à Rouen. « C’est à l’emplacement de la stèle (stèle qui leur rend hommage) que les pompiers ont déposé les corps de nos enfants quand ils les ont sortis du bar ». Alors, c’est sur la jetée de Dieppe, face à la mer où ont été dispersées les cendres de leur fils, qu’ils déposeront des fleurs.
Johnny Autin lui sera à Rouen à 18 h 15 pour l’hommage prévu aux victimes. Tous les ans, il y est allé à minuit. Minuit l’heure du drame. Mais cette fois, ce pourrait être la dernière. L’homme semble prêt à tourner une page.
« Quand je vais à la stèle, je me rajoute du mal. Au début, je me sentais obligé d’y aller. C’était dans moi. Mais je pense que c’est la dernière année que j’y vais… », confie-t-il en regardant la photo de Mégane.
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