« Fulgurée. » Comme celle qui a survécu à un foudroiement. « Si j’en étais morte, on m’aurait dit foudroyée », explique d’emblée l’infirmière libérale de 51 ans, depuis sa maison de Ploumagoar (22). Des cas comme celui de Sandrine L’Helias, il y en a seulement une centaine déclarés tous les ans au Samu en France. Et encore moins en Bretagne, où les orages sévissent moins qu’en montagne, même si le risque s’accentue avec le dérèglement climatique. Lundi, deux jeunes randonneurs, âgés de 14 et 21 ans, ont été frappés par la foudre dans les Hautes-Pyrénées.
Le 13 octobre 2020, en début d’après-midi, l’infirmière libérale a pourtant littéralement pris un coup de foudre en allant promener Hadèle à 300 mètres de chez elle. « Il faisait gris et frais. Le temps a tourné à l’orage d’un seul coup, ma chienne ne voulait plus avancer. Face au grain qui s’annonçait, je l’ai prise dans mes bras et me suis mise sous un petit arbre. Après, c’est le trou noir. Je me suis réveillée à terre. J’avais tout le côté gauche paralysé et je n’arrivais plus à articuler. Mon mari était en train de préparer des silos à maïs à proximité. Il a entendu le tonnerre et vu tomber la foudre sur Coz Forn. J’ai réussi à l’appeler depuis mon portable. C’est lui qui a prévenu les pompiers. »
Au début, je ne trouvais plus les prénoms de certains proches. Je commençais des phrases sans les finir.
L’infirmière libérale a d’abord cru à un accident vasculaire cérébral. Avant qu’une fois déshabillée, dans le véhicule du Samu, le lien avec l’orage soit clairement établi. « J’avais les deux cuisses recouvertes de fines zébrures en forme de fougères, que l’on appelle figures de Lichtenberg. Elles sont typiques du foudroiement. L’armature centrale de mon soutien-gorge avait fondu. Mes cheveux et le col de ma veste polaire étaient brûlés à gauche. Je suis restée un moment complètement sonnée. » Sandrine L’Helias constate après coup la présence, sur le chemin en face d’elle, d’un poteau électrique désaffecté. « C’est probablement lui qui a fait paratonnerre. Le courant est passé par la terre, en suivant les racines de l’arbre avant de remonter par mes jambes. Il est ressorti par mon oreille gauche, en me perforant le tympan. Ma chienne n’a rien eu. Et moi, je suis une miraculée. »
Dirigée vers le Centre hospitalier Yves-Le Foll à Saint-Brieuc, elle y subira une batterie d’examens, du scanner cérébral à l’échographie hépatique et cardiaque jusqu’à la consultation gynécologique et le contrôle de la thyroïde. La mobilité de ses bras et ses jambes est vite revenue. Miraculeusement, aucun organe interne, à part son oreille, n’a été touché. Alors qu’en pareille circonstance, elle aurait pu cumuler brûlures graves, insuffisance cardiaque, asthme et douleurs thoraciques. « Mes bilans sanguins et hépatiques étaient un peu perturbés. Mon stérilet en cuivre, lui, avait bougé. Il a fallu l’enlever. »
Les jambes de la Costarmoricaine Sandrine L’Helias, juste après avoir été touchées par la foudre, à Ploumagoar, en octobre 2020. Appelées « figures de Lichtenberg », ces brûlures superficielles sont caractéristiques du passage d’un courant électrique dans le corps humain. (Photo Sandrine L’Helias)Fatigue et pertes de mémoire
Rentrée chez elle au bout de deux jours, la mère de deux grands enfants découvre une autre étape : l’après foudroiement. « J’ai commencé par les jambes lourdes, des cauchemars atroces, une raideur aux cervicales et dans le dos. J’ai enchaîné avec une immense fatigue, qui a duré bien après mes quatre mois d’arrêt maladie. Et puis, j’ai constaté l’arrivée de troubles neurologiques, qui peuvent être les plus durables et les plus handicapants. »
« Au début, je ne trouvais plus les prénoms de certains proches. Je commençais des phrases sans les finir. C’était gênant ! » soupire-t-elle. Un bout de sa mémoire ancienne s’est, d’ailleurs, définitivement envolé. Elle constate mais ne s’en émeut pas. « J’ai davantage souffert de devoir me concentrer longtemps au travail. Je dormais jusqu’à douze heures par nuit. J’ai dû alléger mon activité. »
Une greffe de cartilage à l’oreille, en 2022, lui a rendu de l’audition. « Mais je garde des acouphènes perpétuels. Ça aussi, c’est fatigant. » La Costarmoricaine balaie les soucis, au profit de la vie. Elle se réjouit de sa rencontre en visio avec le Dr Rémi Foussat, médecin généraliste en Auvergne, qui a fait sa thèse sur les troubles neurologiques des fulgurés et consacre 10 % de son activité à la keraunopathologie (du grec « keraunos », la foudre). « Il m’a convaincue de mettre en place un suivi orthophonique, même s’il faut batailler pour trouver les spécialistes à la campagne. J’ai fait un an de rééducation jusqu’en 2025. Cela a tout changé. »
Six ans après les faits, Sandrine L’Helias emmène toujours Hadèle en promenade quotidienne près de l’endroit où elle a été fulgurée, à Ploumagoar. « Au même endroit mais plus jamais en début d’après-midi. » Il peut arriver que ses acouphènes sifflent davantage avant l’orage. « Je sens les changements de temps, c’est un avantage ! » (Photo Sophie Prévost/Le Télégramme)
Six ans après les faits, Sandrine emmène toujours Hadèle en promenade quotidienne. « Au même endroit mais plus jamais en début d’après-midi. » Il peut arriver que ses acouphènes sifflent davantage avant l’orage. « Je sens les changements de temps, c’est un avantage ! », plaisante-t-elle volontiers. Le poteau face auquel elle est tombée a été retiré, l’hiver suivant les faits. Elle guette ceux qui restent à proximité. « Même si ce qui m’est arrivé est rarissime, conclut-elle, on gagnerait à tous les démonter. »