Loin de la déferlante des images médiatiques de guerre, qui saturent le regard jusqu’à le désensibiliser, le dernier projet du photographe ukrainien Sergey Melnitchenko rend aux soldats ukrainiens toute leur humanité. Les photographies prises avec les appareils jetables qu’il leur confie écrivent une autre histoire du conflit.
L’un des grands paradoxes de l’époque consiste pour l’humanité à avoir à la fois trop de tout, et pas assez de quelque chose. Savoirs, richesses, ressources… Tout se démultiplie, à la même mesure que tout s’amenuise. La photographie est exemplaire en la matière : jamais n’avons-nous pris, posté, produit, publié autant d’images qu’aujourd’hui. Et jamais n’avons-nous autant perdu de vue notre capacité à voir. À regarder, de près et pour de vrai. Tandis que nos téléphones font défiler du matin au soir un méli-mélo de photos, où s’entrechoquent dans la grande guerre contemporaine de l’attention le souvenir d’un déjeuner arrosé entre amis, la vidéo d’un chaton endormi dans un chausson, et les dernières nouvelles de l’Ukraine, capter et soutenir notre regard relève aujourd’hui d’une mission quasi impossible.
Le photographe ukrainien Sergey Melnychenko en sait quelque chose : depuis plus de deux ans, il suit d’un œil bienveillant les soldats ukrainiens, qui manquent de beaucoup – sauf d’images en tête. « Il y a désormais sur Internet des millions de photos de la guerre en Ukraine. Les soldats suivent tous les jours l’actualité. Ils voient de nouvelles photos du front, et ils en prennent eux-mêmes beaucoup sur leur téléphone », explique-t-il. Après une première série sur les soldats publiée en 2024, le photographe veut continuer à documenter leurs vies, mais sans « savoir comment. Je ne suis pas un photographe documentaire, et je voulais quelque chose de plus conceptuel ». Lui vient l’idée d’inverser le regard. Et par là même, de le renverser : au lieu de prendre en photo les soldats, ce sont eux-mêmes qui le feront. Sergey Melnychenko donne à 25 soldats un appareil jetable de 27 prises. Libre à chacun d’entre eux d’en faire ce qu’il en veut.