Posted On 5 août 2026

Au cœur de la galerie de l’Arlequin, à la Villeneuve, le Taxiphone va disparaître. Cette épicerie multiservices ouverte depuis 2005, rachetée en 2011 par Tarek Azzouz et Issam El Bahraoui, était devenue la dernière du quartier.

Les deux cogérants se disent aujourd’hui « résignés », lessivés par un long conflit avec Grenoble Alpes Métropole, propriétaire des murs. « Nous avons bien compris qu’on ne fait pas partie des plans et qu’ils imaginent l’avenir du quartier sans nous. Nous allons fermer », résume, amer, Issam El Bahraoui (le Dauphiné Libéré).

UN QUARTIER DÉJÀ VIDÉ DE SES COMMERCES

Le Taxiphone n’est pas un cas isolé, mais le dernier maillon d’une hémorragie commerciale qui dure depuis des années. Les rideaux baissés ont jalonné le chantier de rénovation urbaine : la boucherie, le tabac, le pressing, l’opticien, le bar. Autant de commerces de proximité qui faisaient vivre un quartier de plus de 10 000 habitants, et qui ont disparu sans qu’aucune politique de maintien ne vienne enrayer la spirale. Demain, ce sera donc au tour du Taxiphone.

Le Dauphiné Libéré
DIX ANS DE CHANTIER, ZÉRO BÉNÉFICE POUR LE COMMERCE

Le grand chantier de rénovation urbaine de la Villeneuve a été initié en 2016 par Grenoble Alpes Métropole, en lien avec la Ville de Grenoble. Il est toujours en cours, et le sera au moins jusqu’en 2030. Plusieurs dizaines de millions d’euros ont déjà été engloutis. Mais pendant que les façades se refont une jeunesse, le tissu commercial, lui, agonise silencieusement, sans qu’aucun bilan ne vienne jamais interroger cette contradiction.

LA MÉTROPOLE, PROPRIÉTAIRE DES MURS ET ADVERSAIRE DES COMMERÇANTS

Car dans le cadre de ce plan, la Métropole souhaite détruire la galerie qui abrite le Taxiphone. Les discussions entre les deux associés et la précédente majorité ont été catastrophiques, jusqu’à se terminer devant le juge de l’expropriation l’année dernière – un appel étant encore en cours. Voilà comment une collectivité censée accompagner ses commerçants en arrive à les affronter au tribunal plutôt qu’à construire avec eux une solution. Le rapport de force est écrasant : d’un côté la puissance publique, de l’autre deux indépendants sans autre choix que de subir.

« TOUS LES MOYENS ÉTAIENT BONS POUR NOUS FAIRE PARTIR »

Issam El Bahraoui va plus loin encore dans son témoignage, évoquant une méthode qui ne dit jamais son nom : « Tous les moyens étaient bons pour nous faire partir, quitte à ne pas faire le ménage dans la galerie ou à ne plus éclairer ». Pas de décision frontale assumée : simplement un entretien qu’on laisse filer, un éclairage qu’on n’assure plus, jusqu’à ce que l’usure fasse le travail que l’administration n’ose pas faire elle-même. Une forme de pression larvée, dont les derniers commerçants d’un quartier populaire ont payé le prix au quotidien.

L’entretien et la propreté, point noir du quotidien à la Villeneuve
UN COMMERCE AU RÔLE SOCIAL QUE LA MÉTROPOLE IGNORE

Car le Taxiphone n’était pas qu’une épicerie. Dans un quartier où près de la moitié des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, il jouait un rôle que ni la mairie ni la Métropole n’assument. « Les premiers immigrants, ils arrivent chez nous et on les guide, on leur explique où sont les assistantes sociales, comment prendre rendez-vous à la préfecture ou comment inscrire les enfants à l’école », détaille Issam El Bahraoui. Un service public de fait, rendu gratuitement par deux commerçants, là où les services publics eux-mêmes peinent à être présents.

VIF : LA COMPARAISON QUI FAIT MAL

Le président de l’Union de quartier Grenoble Villeneuve 1, Gilles Kuntz, résume la situation avec une comparaison qui devrait faire honte aux élus : « Quand on compare à Vif où vous avez moins d’habitants et près de trente commerces, on a du mal à y croire ». À l’Arlequin, il ne reste plus qu’une pharmacie, une boulangerie et un Auchan en dehors du quartier. Un quartier de plus de 10 000 habitants réduit à trois enseignes, quand une commune périurbaine de 8000 habitants continue de faire vivre son tissu commercial. Le contraste fait mal.

UN QUARTIER SACRIFIÉ DEPUIS 50 ANS SUR L’AUTEL DE GRAND PLACE

Car cette désertification n’a rien d’une fatalité : elle a une origine précise. C’est l’urbanisme du « père des quartiers », Hubert Dubedout, qui a créé dans les années 1970 le centre commercial Grand Place aux portes de la Villeneuve, un aspirateur à clientèle qui a asséché durablement tous les commerces de proximité alentour. Et cette pompe aspirante n’a cessé de grossir : en novembre 2023, les élus Verts/LFI ont voté son extension de 16 000 m² supplémentaires et l’arrivée de trente nouvelles enseignes, achevant d’étouffer ce qui restait de commerce indépendant autour de l’Arlequin.

grand place commerce grenobleL’extension de Grande Place, c’est 16 000m2 et 30 enseignes supplémentaires renforçant encore son hégémonie sur le commerce du sud grenoblois…
DES CELLULES VIDES, DES CHAÎNES EN PROMESSE

Le plus consternant, c’est que ce désert est désormais organisé. Alors que des cellules commerciales flambant neuves restent vides à proximité, Gilles Kuntz pointe une orientation révélatrice : « Ils cherchent à accueillir des chaînes et des franchises, alors que s’appuyer sur des gens qui connaissent et maîtrisent leur environnement est primordial ». Deux commerçants qui connaissent chaque habitant par son prénom, qui adaptent leurs prix au pouvoir d’achat du quartier, pèseraient donc moins qu’une enseigne standardisée capable de remplir un cahier des charges. Encore faut-il que les chaines veuillent s’installer à la Villeneuve, ce qui n’est pas gagné, loin de là !

LES SEMPITERNELLES PROMESSES DES ÉLUS MÉTROPOLITAINS

Face à l’émoi suscité par cette fermeture, le conseiller délégué au commerce, Hassen Bouzeghoub, assure vouloir « se redonner une chance » et qu’ils sont « enclins à tendre la main ». Des mots qui se veulent rassurants mais aucune rencontre n’est encore programmée entre les deux parties, et les deux commerçants, eux, attendent toujours de voir ce qui pourra concrètement leur être proposé. C’est la technique Lissy/Ruffin : parler beaucoup, expliquer qu’on va « dialoguer » pour repousser les décisions et endormir les contestations, mais ne rien changer in fine.

LES ÉLUS NE VEULENT PAS SE REMETTRE EN CAUSE 

Le Taxiphone n’est que le dernier épisode d’une histoire vieille de 10 ans à la Villeneuve : celle d’une rénovation urbaine à millions qui refait les façades sans jamais s’attaquer à ce qui vide vraiment le quartier de sa vie. 12 ans de mandat Piolle, prolongés sans rupture par Laurence Ruffin : le constat reste le même, et les mêmes maux prospèrent. Rien ne s’arrangera parce qu’on retrouve les mêmes équipes, qui ne veulent pas contredire ce qu’elles ont fait jusque-là quand bien même le désastre est sous leurs yeux.

« Chantier » ou « fiasco » du siècle ?