Depuis peu, un phénomène inquiétant s’impose dans les politiques migratoires occidentales : l’externalisation des expulsions. Des États riches, États-Unis en tête, mais aussi l’Union européenne, cherchent désormais à éloigner non seulement les migrants de leur territoire, mais aussi à transférer vers des pays tiers la responsabilité de leur détention.

Derrière les formules technocratiques de « hubs de retour » ou de « pays tiers sûrs » se dessine une réalité très sombre : l’éloignement forcé d’êtres humains n’ayant commis aucun crime vers des États dont ils ne sont pas ressortissants, souvent sans attaches, et généralement vers des régimes autoritaires ne respectant pas les droits humains.

Les États-Unis de Donald Trump en pointe

Les États-Unis de Donald Trump ont franchi ce seuil. Depuis 2025, l’administration américaine a développé des accords permettant l’expulsion de migrants vers des pays africains qui ne sont pas leur pays d’origine. Des migrants ont ainsi été envoyés vers le Soudan du Sud, l’Eswatini (ex-Swaziland), le Rwanda, le Ghana, l’Ouganda et d’autres États africains autoritaires dans le cadre d’accords bilatéraux opaques.

En juillet 2025, des migrants originaires du Vietnam, de la Jamaïque, du Laos, du Yémen et de Cuba ont été transférés vers l’Eswatini, monarchie absolue critiquée pour ses atteintes aux libertés fondamentales. D’autres personnes ont été envoyées au Soudan du Sud ou au Rwanda. Plusieurs centaines de personnes ont déjà été concernées par ces dispositifs, et des accords plus vastes prévoient prochainement des milliers de transferts.

Les conditions de détention de ces migrants sont déplorables : ceux expulsés vers le Soudan du Sud ont été maintenus pendant de longs mois incarcérés, sous surveillance armée, avec un accès quasi nul à leurs avocats et à leurs proches.

Le suivisme inquiétant de l’UE

Il est inquiétant de voir que l’Union européenne s’engage aujourd’hui dans une direction comparable. Depuis mars 2025, la Commission européenne a proposé la création de « centres de retour » situés hors du territoire européen. En juin 2026, le Parlement européen a approuvé une réglementation ouvrant la voie à de tels dispositifs.

Ces « hubs de retour » permettraient à des États membres d’envoyer des migrants déboutés du droit d’asile ou en situation irrégulière vers des pays tiers ayant accepté de les accueillir. L’UE ouvre ainsi la voie à des transferts de migrants vers des pays tiers, sur le modèle du récent accord Italie-Albanie.

Parmi les États évoqués figurent notamment l’Albanie, le Rwanda, la Tunisie ou encore l’Ouzbékistan, des régimes autoritaires. Une telle externalisation de la détention des migrants, loin du contrôle effectif des juridictions européennes, va à l’encontre des droits fondamentaux des personnes concernées.

Comment garantir effectivement les droits fondamentaux lorsque ces personnes sont transférées loin du regard des juridictions européennes, des médias et de la société civile ? Comment vérifier leurs conditions de détention ? Comment s’assurer qu’elles ne seront pas ensuite renvoyées vers des pays où elles risquent la persécution, la torture ou des traitements inhumains ?

Des sinistres souvenirs historiques

L’histoire européenne devrait pourtant nous rendre particulièrement vigilants face à toute politique consistant à déplacer des populations jugées indésirables vers des territoires lointains. Avant la mise en œuvre de la « solution finale », les dirigeants nazis envisagèrent plusieurs projets d’expulsion massive des Juifs hors d’Europe. Le plus connu fut le plan Madagascar de 1940, qui prévoyait la déportation de millions de Juifs vers cette île alors colonie française. D’autres projets d’éloignement forcé vers des territoires lointains furent également évoqués.

L’idée centrale était déjà de soustraire une population au regard de la société majoritaire en la transférant ailleurs, loin des centres de pouvoir européens. Le projet ne fut jamais réalisé, mais il rappelle combien les politiques de déplacement forcé de populations peuvent constituer une pente dangereuse lorsqu’elles reposent sur la volonté d’écarter des êtres humains plutôt que de reconnaître leur dignité.

Ce qui est aujourd’hui en jeu n’est pas seulement une question de gestion administrative des frontières. C’est une question de dignité humaine. L’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par l’ONU en 1948, affirme que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. L’article 14 reconnaît le droit de chercher asile contre la persécution.

Quant à la convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille, adoptée par l’ONU en 1990, elle affirme que les personnes migrantes possèdent des droits fondamentaux indépendamment de leur statut administratif.

Le risque de miner le droit d’asile

Or l’externalisation des expulsions tend précisément à transformer les migrants en objets de négociation diplomatique. Des accords financiers lucratifs, des contreparties économiques ou des avantages politiques deviennent les instruments d’un véritable commerce de l’exil.

Le risque est immense : créer un système mondial dans lequel les pays les plus riches délèguent à des États plus pauvres, autoritaires, la prise en charge de populations dont ils ne veulent plus, comme si ces États étaient un dépotoir. Cette logique menace de vider progressivement de sa substance le droit d’asile, de banaliser la détention administrative et d’affaiblir les mécanismes internationaux de protection des droits humains.

À l’heure où les patrons de la tech et les ultra-riches rêvent de prolonger la vie humaine (d’eux et de leurs proches) indéfiniment grâce aux technologies les plus futuristes, il est choquant de voir comment ces élites de l’argent et de la technologie conçoivent deux poids deux mesures : la santé, le bien-être et la vie augmentée pour l’élite riche et blanche, l’incarcération et l’enfer pour les migrants… Où est l’égalité de tous les êtres humains ?

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