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Cinquante mètres de long, quatre hommes d’équipage, un budget de plusieurs dizaines de millions de dollars et une existence si secrète que ses propres tests ne pouvaient avoir lieu qu’après le coucher du soleil. Le Sea Shadow (IX-529) reste l’un des projets les plus singuliers de l’histoire navale américaine : conçu pour être invisible aux radars, il a fini sa carrière découpé au chalumeau dans un chantier de démolition californien, faute d’avoir trouvé un seul musée prêt à l’accueillir.

À retenir

  • Un projet militaire si secret qu’il n’a existé officiellement que 8 ans avant sa révélation publique
  • Une architecture révolutionnaire capable de naviguer avec seulement 4 membres d’équipage
  • Un mystère administratif : pourquoi la marine a-t-elle refusé de le préserver autrement qu’en le détruisant ?

Sommaire

  1. Un catamaran furtif né dans le plus grand secret
  2. Une coque révolutionnaire, un banc d’essai pour l’avenir
  3. Cinq années de recherche… et aucun musée volontaire

Un catamaran furtif né dans le plus grand secret

L’histoire commence dans les laboratoires de la Skunk Works, la division ultra-confidentielle de Lockheed déjà responsable du F-117, le fameux chasseur furtif. Le projet démarre en 1978 quand il apparaît que les lignes anguleuses du F-117A pourraient aussi réduire une signature sonar, ce qui conduit d’abord à une proposition de sous-marin aux formes facettées, avant qu’une nouvelle idée émerge : utiliser cette technologie pour construire des navires invisibles au radar. La Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) contracte alors la Skunk Works de Lockheed pour tester l’efficacité des formes et des revêtements furtifs sur des navires de surface.

Le chantier se déroule à l’abri des regards, dans une installation portuaire de Redwood City, en Californie. Le Sea Shadow est développé et construit dans les installations de Lockheed à Redwood City, à l’intérieur de la Hughes Mining Barge (HMB-1), qui sert de cale sèche flottante pendant la construction et les essais. Une cachette d’autant plus efficace que cette barge avait déjà été utilisée pour un autre projet secret de la CIA à l’époque de la guerre froide. Le navire est réceptionné par la marine le 1er mars 1985, mais bien que la construction ait été achevée en 1985, la Navy ne l’a jamais officiellement mis en service.

Le niveau de discrétion imposé va bien au-delà d’une simple confidentialité administrative. Construit et testé sous un haut degré de secret, tous les essais ont été menés de nuit jusqu’à ce que la Navy rende son existence publique en 1993. Pendant huit ans, le Sea Shadow n’existe donc officiellement pas. On l’aperçoit parfois glisser sur la baie de San Francisco dans l’obscurité, mais aucun satellite d’observation ni aucun journaliste n’est censé pouvoir confirmer sa réalité.

Une coque révolutionnaire, un banc d’essai pour l’avenir

Techniquement, le Sea Shadow n’a rien d’un bateau ordinaire. Il adopte une architecture SWATH (Small Waterplane Area Twin Hull), c’est-à-dire un navire motorisé catamaran à deux coques profondément immergées, la plateforme centrale étant reliée aux coques par des jonctions minces au niveau de la flottaison. Cette configuration lui permet une stabilité hors norme : elle permet au navire de maintenir sa stabilité jusqu’à l’état de mer 6, c’est-à-dire une mer très forte avec des vagues pouvant mesurer de 4 à 6 mètres de haut.

Au-delà de la furtivité radar, le programme poursuit un second objectif tout aussi stratégique : le navire est conçu pour tester l’utilisation de l’automatisation afin de réduire la taille de l’équipage. Le résultat est spectaculaire pour l’époque : seulement quatre membres d’équipage suffisent à faire naviguer un bâtiment de cette taille, là où un navire militaire classique en réclame des dizaines. Le confort à bord, lui, reste sommaire : Sea Shadow ne dispose que de 12 couchettes, d’un petit four à micro-ondes, d’un réfrigérateur et d’une table. Pas de quoi faire rêver, mais ce n’était pas la vocation du navire.

Sa silhouette anguleuse, presque extraterrestre, a d’ailleurs traversé le grand écran. Le vaisseau furtif du film James Bond « Demain ne meurt jamais » s’inspire directement du Sea Shadow et lui ressemble fortement. Un clin d’œil amusant pour un projet resté, dans la réalité, bien plus discret qu’aucun scénario hollywoodien.

Cinq années de recherche… et aucun musée volontaire

Le Sea Shadow continue de servir de plateforme d’essais bien après la fin de la guerre froide. En 1999, il est même réactivé pour soutenir l’évaluation de futures conceptions de navires et de technologies, incluant l’automatisation pour un équipage réduit, les concepts de propulsion et les caractéristiques de furtivité des navires de surface. Mais l’histoire tourne au casse-tête administratif à partir de 2006, quand la marine décide de s’en séparer. Les navires retirés du service sont normalement disponibles pour un don à un musée maritime, et en 2006, l’US Navy propose ainsi le Sea Shadow, cette fois au plus offrant.

Le problème, c’est une clause qui va décourager toutes les institutions candidates. Le repreneur ne pouvait ni faire naviguer le navire ni le conserver en l’état, seulement le mettre à la ferraille, et les raisons pour lesquelles il n’a pas été proposé à un musée dans de meilleures conditions restent floues, probablement liées à la technologie encore embarquée à bord. Résultat : aucune structure ne se manifeste. La marine relance alors une vente aux enchères publique sur le site GSA Auctions, celui-là même où l’administration américaine liquide son matériel excédentaire. Devant le peu d’intérêt suscité par l’offre initiale, le navire est inscrit sur ce site pour y être vendu aux fins de destruction, le gouvernement exigeant de l’acheteur qu’il ne l’utilise pas et qu’il le détruise entièrement.

Au printemps 2012, les enchères grimpent doucement : l’US Navy vend alors le Sea Shadow sur GSA Auctions, une sorte d’eBay pour matériel de guerre, et les enchères dépassent les 100 000 dollars avant leur clôture au début du mois de mai. C’est la société Bay Ship & Yacht Co. qui l’emporte finalement. Le Sea Shadow et sa barge, la Hughes Mining Barge, sont vendus à la ferraille début juillet 2012 à cette société pour 2,5 millions de dollars, le démantèlement étant achevé le 30 novembre 2012. Un navire estimé à un coût de fabrication de 50 millions de dollars finit ainsi débité en pièces détachées pour une fraction de sa valeur d’origine.

Reste une question qui continue d’agiter les passionnés d’histoire navale : et si la marine avait simplement retiré l’électronique sensible avant de proposer la coque, vide, à un musée ? Personne n’a jamais vraiment justifié ce choix radical du tout-ou-rien. Aujourd’hui, il ne subsiste du Sea Shadow que des photographies, quelques maquettes au 1/1250e vendues par des collectionneurs, et le souvenir d’un navire qui a passé plus d’années à naviguer dans l’ombre qu’à exister officiellement aux yeux du public.