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Une île écossaise, achetée 500 livres sterling en 1942, interdite à toute présence humaine pendant 48 ans, réhabilitée grâce à 280 tonnes de formaldéhyde diluées dans l’eau de mer. Voici l’histoire de Gruinard, la petite île qui a servi de laboratoire à ciel ouvert pour l’une des armes les plus terrifiantes jamais mises au point par le Royaume-Uni.
À retenir
- Une île britannique a servi de terrain d’essai secret pour des armes biologiques pendant la Seconde Guerre mondiale
- Quarante-huit années d’isolement total : pourquoi le gouvernement a-t-il attendu si longtemps avant d’agir ?
- Un coup d’éclat spectaculaire en 1981 a forcé les autorités à affronter leur secret le mieux gardé
Sommaire
- Une île isolée transformée en champ de tir bactériologique
- Un héritage toxique que personne n’avait anticipé
- Le coup de force qui a tout accéléré
- Le retour à la vie, moutons compris
Une île isolée transformée en champ de tir bactériologique
Au printemps 1942, alors que la guerre bat son plein en Europe et que Londres redoute une attaque chimique ou biologique d’Hitler, le gouvernement britannique cherche un terrain d’essai discret pour développer sa propre arme de dissuasion. En 1942, avec la Seconde Guerre mondiale à mi-parcours et les combats faisant rage à travers l’Europe et au-delà, les hauts dirigeants britanniques réquisitionnent l’île, redoutant qu’Hitler et le régime nazi déploient des armes biologiques contre les Alliés. Son isolement géographique et son statut insulaire en font un site idéal : le gouvernement avait noté l’emplacement isolé de Gruinard, entièrement entourée d’eau, ce qui la rendait parfaite pour contenir toute contamination.
L’affaire s’appelle Operation Vegetarian, un nom presque cynique pour un programme aussi macabre. L’île rocheuse et isolée de Gruinard, au large de la côte ouest de l’Écosse, était interdite d’accès depuis 1942, lorsque le gouvernement britannique y mena des expériences secrètes sur l’anthrax pendant la Seconde Guerre mondiale, dans le but de transformer la bactérie mortelle en arme contre l’Allemagne nazie. Le marché passé avec les propriétaires est simple : le gouvernement a pris possession de l’île en promettant aux propriétaires de pouvoir la racheter pour la somme de 500 livres une fois les essais terminés.
Les tests eux-mêmes tiennent du cauchemar zoologique. Quatre-vingts moutons furent amenés sur l’île et des bombes remplies de spores d’anthrax furent explosées à proximité des groupes attachés au sol, provoquant leur infection et leur mort en quelques jours. La souche retenue n’a rien d’anodin : il s’agissait d’un type extrêmement virulent appelé « Vollum 14578 », fourni par un professeur de bactériologie de l’université d’Oxford. Certaines scènes ont même été filmées à l’époque, avant d’être déclassifiées bien plus tard, en 1997.
Un héritage toxique que personne n’avait anticipé
Le conflit prend une autre tournure avant que l’arme ne soit jamais employée sur le terrain, mais le mal est fait. Les Alliés inversent le cours de la guerre avec le débarquement de Normandie à peu près à cette époque, et le plan est abandonné, le stock détruit. Mais l’île reste contaminée. Le problème, personne ne le mesure vraiment à l’époque : les spores d’anthrax peuvent persister dans le sol pendant des siècles, ce que l’on ignorait en 1942.
La preuve arrive vite, et de façon macabre. En 1943, un mouton mort dérive jusqu’au continent et des animaux y meurent à leur tour. Le gouvernement indemnise les fermiers mais dissimule la vérité. Pendant des décennies, Gruinard reste une zone fantôme, cernée de panneaux d’avertissement, littéralement rayée des cartes officielles selon certains témoignages relayés dans la presse britannique. Des analyses menées bien plus tard confirment l’ampleur du problème : une enquête plus poussée au début des années 1980 révèle que la contamination était largement confinée aux huit premiers centimètres du sol, sur une zone de 2,6 hectares de l’île qui en compte 211.
Le coup de force qui a tout accéléré
Il aura fallu près de quarante ans et un coup d’éclat pour que Londres se décide enfin à agir. En 1981, un groupe mystérieux baptisé Dark Harvest Commando frappe fort. Dans un message adressé au Glasgow Herald, le groupe affirme avoir débarqué sur l’île avec l’aide d’habitants locaux et avoir prélevé 140 kg de sol contaminé par des spores d’anthrax, destiné à être disséminé à travers le Royaume-Uni. Des échantillons sont ainsi déposés près du centre de recherche militaire de Porton Down et lors d’un congrès du parti conservateur à Blackpool. Les analyses confirment la présence bien réelle de la bactérie dans l’un des paquets.
La pression médiatique et politique devient alors intenable. La pression publique et l’anxiété nationale autour de l’anthrax poussent les autorités à décontaminer l’île. Le chantier, colossal, démarre en 1986. Une solution de formaldéhyde à 5% dans de l’eau de mer, appliquée par pulvérisation sur chaque mètre carré de terrain, se révèle être le traitement le plus efficace et est utilisée pour la décontamination à grande échelle des zones touchées. Au total, le gouvernement britannique paie pour faire décontaminer l’île en la pulvérisant avec 280 tonnes de formaldéhyde mélangées à 2000 tonnes d’eau de mer. Un chiffre qui donne le vertige : c’est l’équivalent du poids de vingt baleines bleues déversé sur un confetti de terre battue par les vents écossais.
Le retour à la vie, moutons compris
Restait à prouver que le remède avait fonctionné. La méthode choisie tient presque du bon sens paysan : on relâche des moutons et on observe. Des moutons furent réintroduits et restèrent en bonne santé. Le verdict scientifique confirme le succès de l’opération : les efforts de remédiation menés de 1986 à 1990 ont permis de réduire le nombre de spores de plus de 10^7 par gramme à un niveau indétectable, inférieur à 1 pour 10^8, comme le confirment des échantillonnages exhaustifs et des tests de provocation animale.
La date du 24 avril 1990 marque officiellement la fin de ce chapitre hors norme de l’histoire militaire britannique. Ce jour-là, la plus longue quarantaine d’une île de l’histoire prend fin lorsque Gruinard est déclarée sûre. C’est le ministre adjoint de la Défense de l’époque qui se déplace en personne pour officialiser la nouvelle : le 24 avril 1990, après 48 ans de quarantaine et 4 ans après l’application de la solution, le ministre adjoint de la Défense Michael Neubert visite l’île et annonce sa sécurité en retirant les panneaux d’avertissement. Une semaine plus tard, la promesse faite près d’un demi-siècle plus tôt est enfin tenue : le 1er mai 1990, l’île est rachetée par les héritiers du propriétaire d’origine, pour le prix de vente initial de 500 livres.
Aujourd’hui, Gruinard n’a rien d’un site maudit figé dans le temps. L’île reste peu visitée, mais elle accueille de nouveau des troupeaux qui y paissent chaque été, ainsi qu’une faune variée. Un dernier détail mérite d’être signalé, car il illustre bien la prudence qui entoure encore ce bout de terre : en octobre 2001, alors que les États-Unis étaient frappés par une vague de lettres piégées à l’anthrax, la petite île écossaise s’est retrouvée, l’espace de quelques semaines, sous les projecteurs des médias internationaux, curieux de voir si son passé de laboratoire à ciel ouvert refaisait surface dans l’actualité.
Sources : thevintagenews.com | argonelectronics.com