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Sept cent cinquante mille dollars. C’est le prix auquel Larry Page et Sergey Brin ont proposé de vendre leur moteur de recherche à la société Excite en 1999. La réponse a été non. Ce moteur de recherche s’appelait Google, et il pèse aujourd’hui plusieurs milliers de milliards de dollars en Bourse. L’un des plus beaux ratés de l’histoire de la tech s’est joué en quelques semaines, autour d’une table de négociation à Mountain View.
À retenir
- Pourquoi un PDG a-t-il rejeté une acquisition qui aurait pu faire de son entreprise l’une des plus puissantes du monde ?
- Les tests comparatifs menés par Excite ont-ils vraiment montré que Google n’était pas supérieur à l’époque ?
- Comment une décision technique d’une vingtaine de secondes a-t-elle coûté plus de 4 000 milliards de dollars ?
Sommaire
- Un million de dollars, puis 750 000 : la négociation qui a failli tout changer
- Pourquoi Excite a dit non deux fois
- Le prix d’un mauvais pari
Un million de dollars, puis 750 000 : la négociation qui a failli tout changer
L’histoire commence par un coup de fil. Vinod Khosla, associé chez Kleiner Perkins, le fonds qui avait financé Excite à ses débuts, appelle George Bell, alors patron de la société. Il raconte avoir eu l’opportunité d’investir dans un nouveau moteur de recherche, autour de 1998, et précise que les fondateurs ne le feraient pas si Excite s’y opposait, car ils avaient beaucoup gagné grâce à Excite et siégeaient encore à son conseil. Bell donne son feu vert pour organiser une rencontre. En face de lui : Larry Page, alors à la tête d’une entreprise comptant à peine trois ou quatre employés.
Khosla évoque avoir eu, début 1999, plusieurs échanges avec Page et Brin. Selon lui, Google était prêt à se vendre pour moins d’un million de dollars, mais Excite n’en voulait pas. Les fondateurs demandent d’abord un million de dollars. Bell refuse. Khosla revient à la charge et négocie le prix à la baisse, autour de 750 000 dollars. Bell refuse à nouveau. Deux fois de suite, la porte se ferme sur ce qui deviendra l’une des entreprises les plus rentables de l’histoire du capitalisme.
Pourquoi Excite a dit non deux fois
Le plus troublant dans cette histoire, ce n’est pas le montant : c’est la raison du refus. Des années plus tard, Bell s’est expliqué publiquement, notamment lors d’un entretien pour le podcast Internet History Podcast. Ce n’était pas une question de prix, mais de conditions. Page voulait qu’Excite retire complètement sa technologie de recherche existante pour la remplacer intégralement par celle de Google, et Excite a organisé des tests comparatifs qui n’ont pas montré de différence suffisante pour justifier de bouleverser le travail de centaines d’ingénieurs.
: Bell a comparé les résultats des deux moteurs, côte à côte, et n’a pas vu de quoi révolutionner son entreprise. Selon ses propres mots, la différenciation dans les résultats de recherche n’était pas assez spectaculaire pour justifier le risque culturel qu’imposait Larry Page, et Excite a finalement laissé filer l’affaire. Un jugement technique erroné, doublé d’un refus de céder le contrôle de son produit à une poignée d’étudiants de Stanford. On imagine la scène : un CEO d’une entreprise cotée en Bourse, avec des centaines de salariés, face à un jeune homme qui exige de démonter toute son infrastructure pour la remplacer par la sienne. Sur le papier, la demande paraissait présomptueuse. Dans les faits, elle était visionnaire.
Il y avait aussi, en filigrane, un désaccord de modèle économique. Excite était un portail : son intérêt était de retenir l’internaute le plus longtemps possible sur ses pages, saturées de publicités. Google, à l’inverse, cherchait à répondre le plus vite possible pour renvoyer l’utilisateur ailleurs. Deux logiques inconciliables, à une époque où personne n’imaginait encore qu’une recherche ultra-rapide et minimaliste puisse devenir, à elle seule, un empire publicitaire.
Le prix d’un mauvais pari
La suite est connue, mais elle mérite d’être rappelée avec ses vrais chiffres. Quelques mois après le refus d’Excite, Google boucle un tour de table bien plus consistant. Après le rejet, Google a traversé plusieurs levées de fonds, récoltant en quelques mois environ 25 millions de dollars, dont une partie substantielle venait de Kleiner Perkins, le même fonds qui avait pourtant soutenu Excite. Le fonds qui avait tenté de convaincre Bell d’acheter Google a fini par investir directement dans la pépite qu’il n’avait pas réussi à lui vendre.
Excite, de son côté, n’a pas survécu à l’éclatement de la bulle internet. La société fusionne, périclite, et finit rachetée. Excite n’est plus aujourd’hui qu’une coquille de ce qu’elle était, après avoir été rachetée par Ask Jeeves en 2004. Le nom qui dominait le web à la fin des années 1990 a fini absorbé dans un groupe plus large, réduit à une note de bas de page de l’histoire du numérique.
Google, lui, est entré en Bourse en 2004, devenu Alphabet en 2015, avant d’enchaîner les records. La société a franchi le cap symbolique des 2 000 milliards de dollars de capitalisation il y a quelques années. Depuis, la trajectoire ne s’est pas arrêtée : au début du mois d’août 2026, Alphabet affichait une capitalisation boursière proche de 4 300 milliards de dollars, ce qui en fait la troisième entreprise la plus valorisée au monde. De 750 000 dollars refusés à plus de 4 000 milliards en Bourse, il aura fallu vingt-sept ans. Un multiple qu’aucune calculatrice de rendement financier n’est vraiment conçue pour afficher proprement.
Le plus ironique dans cette histoire, c’est que Bell n’a jamais nié avoir eu raison sur un point : Google n’était, à l’époque, ni rentable ni évidemment supérieur dans les tests qu’il avait fait mener. Son erreur n’a pas été de mal évaluer une technologie figée dans le temps, mais de sous-estimer sa vitesse d’amélioration. Une leçon que beaucoup d’investisseurs, aujourd’hui encore, refont face à chaque nouvelle vague technologique, qu’il s’agisse d’intelligence artificielle ou de biotechnologies émergentes : ce qui semble marginal un jour peut devenir incontournable le lendemain, et personne ne dispose d’une boussole fiable pour le savoir à l’avance.
Sources : internethistorypodcast.com | cafedelabourse.com