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Trois mégawatts de puissance, cent mètres de diamètre de rotor, une hauteur de moyeu digne d’un immeuble de trente étages. En 1983, l’Allemagne inaugure à Kaiser-Wilhelm-Koog, un petit polder du Schleswig-Holstein gagné sur la mer du Nord, ce qui doit devenir la vitrine mondiale de l’énergie éolienne. Elle deviendra plutôt l’un des échecs industriels les plus étudiés de l’histoire des renouvelables.
Son nom, Growian, est l’acronyme de « Große Windenergieanlage », littéralement la « grande installation d’énergie éolienne ». Il s’agit d’une éolienne financée sur fonds publics, construite à Kaiser-Wilhelm-Koog près de Marne, à des fins d’essais technologiques dans les années 1980. Le chantier démarre dès 1976, mais il faut attendre 1983 pour voir la machine tourner réellement. Avec sa configuration à deux pales montées sous le vent de la tour et sa hauteur de moyeu d’environ 100 mètres, elle devient à 3 mégawatts la plus grande éolienne du monde à son entrée en service. Selon les sources, la mise en service officielle intervient le 4 ou le 17 octobre 1983, après un premier essai le 6 juillet de la même année.
À retenir
- Pourquoi la plus grande éolienne du monde en 1983 n’a-t-elle jamais produit d’électricité ?
- Comment les compromis politiques ont-ils condamné ce projet géant dès sa conception ?
- Quel paradoxe a transformé cet échec spectaculaire en fondation de l’éolien moderne ?
Sommaire
- Un projet pensé en comité, condamné dès le départ
- 420 heures de fonctionnement pour une facture doublée
- Un échec qui a retardé, puis relancé l’éolien allemand
Un projet pensé en comité, condamné dès le départ
Ce qui frappe rétrospectivement, c’est le contexte politique dans lequel Growian a été conçu. Le projet résultait d’une conception collective, certains partenaires allant jusqu’à espérer secrètement son échec, ce qui a fini par arriver. Une phrase qui résume à elle seule le fiasco : une machine née de compromis institutionnels, où certains acteurs industriels voyaient d’un mauvais œil la concurrence naissante de l’éolien face au nucléaire et au charbon.
Les archives du secteur racontent une dérive classique des grands projets d’ingénierie. L’ingénieur Ulrich Hütter, rappelé de sa retraite par le ministère fédéral de la recherche, préconisait initialement la prudence, avec un rotor de 80 mètres couplé à un générateur d’un seul mégawatt. Mais l’industriel MAN, chargé de la construction, visait plus grand : décrocher le titre de plus grande éolienne du monde, dans une forme de course symbolique face aux États-Unis. Résultat, une tour dont la hauteur prévue dépassait la capacité des grues disponibles à l’époque, obligeant à revoir le projet en urgence avant même la fin du montage.
420 heures de fonctionnement pour une facture doublée
Le bilan opérationnel de Growian tient en quelques chiffres qui donnent le vertige, une fois mis en regard de l’ambition initiale. La turbine n’a fonctionné que 420 heures avant d’être démantelée en 1987. Certaines sources évoquent 400 ou 450 heures selon les périodes comptabilisées, mais l’ordre de grandeur reste le même : quelques semaines cumulées d’activité réelle sur près de quatre ans d’existence.
Pour mesurer l’ampleur du fiasco, il faut comparer ce chiffre à l’objectif fixé au départ. La machine avait été conçue pour produire 12 millions de kWh par an. Elle n’en a produit qu’une infime fraction avant d’être arrêtée. Les causes techniques sont multiples et bien documentées : des défauts de fabrication dans le carter empêchaient un fonctionnement à pleine puissance, tandis que divers problèmes de matériaux et de construction rendaient impossibles des essais continus. Concrètement, la machine passait le plus clair de son temps à l’arrêt, entre pannes, réparations et périodes d’attente de pièces de rechange.
À cela s’ajoute une dérive budgétaire qui n’aurait pas déparé dans un rapport de la Cour des comptes française. Growian a fini par coûter près du double de l’estimation initiale, avant d’être démantelée entre 1987 et 1988. Une addition salée pour une machine qui, pendant l’essentiel de sa courte vie, est restée immobile face aux vents du littoral de la mer du Nord, ce vent même qu’elle était censée dompter.
Un échec qui a retardé, puis relancé l’éolien allemand
L’histoire aurait pu s’arrêter là, sur une carcasse d’acier rouillant dans un polder. Mais l’échec de Growian a eu des conséquences durables sur toute la filière. Cet échec a retardé de vingt-cinq ans les progrès de l’éolien en Allemagne et de la transition énergétique, l’Energiewende. Pendant plus de deux décennies, les industriels allemands se sont montrés extrêmement prudents avant de retenter des machines de cette taille.
Paradoxalement, ce fiasco a aussi posé les bases conceptuelles de l’éolien moderne. Les ingénieurs allemands en ont tiré une leçon fondamentale, résumée dans les analyses techniques de l’époque : vouloir concurrencer les centrales conventionnelles avec une seule machine géante était voué à l’échec. Le changement de paradigme qui en a découlé, privilégier des installations de taille moyenne regroupées en parcs éoliens, plutôt qu’un mastodonte unique, est devenu la doctrine dominante du secteur, en Allemagne comme ailleurs. C’est d’ailleurs sur le site même de Growian que naît, dès 1988, le tout premier parc éolien allemand, avec des machines nettement plus modestes mais autrement plus fiables.
Le site de Kaiser-Wilhelm-Koog n’a jamais cessé sa vocation de terrain d’expérimentation. Une campagne de mesures du champ de vent y a été menée par intermittence entre janvier 1984 et février 1987, avec des anémomètres installés en amont de la turbine, données qui servent encore aujourd’hui à la recherche sur la turbulence atmosphérique. Un comble pour une machine tombée en désuétude : ses échecs mêmes ont nourri des décennies de science, quand ses mégawatts, eux, n’ont presque jamais atteint le réseau électrique.
Sources : structurae.net | en.wikipedia.org