Justement, l’alerte ne tarde pas. Une quinzaine d’individus surgissent de derrière un entrepôt et s’avancent, équipés de barres de fer, de nerfs de boeuf, de fouets métalliques. Une voiture, une DS bleue, suit à faible distance, avec à son bord un type qui s’agite et distribue des ordres… Dans ce décor portuaire digne d’un polar, entre hangars et cargos rouillés, empilements de sacs et de caisses, voilà les deux groupes face à face. L’affrontement est inévitable.

Contrôler les docks, c’est avoir la clé de toutes les contrebandes et trafics internationaux Prostitution, fausse monnaie, armes, cigarettes, opium, héroïne…

Dans un article publié en 2017 par les Cahiers de l’Institut CGT d’histoire sociale, l’historien Michel Pigenet retrace le passé animé du port de Marseille, « haut lieu de luttes sociales, d’affaires et de faits divers plus ou moins retentissants ». Tenir les docks, où transitent des millions de tonnes de marchandises, c’est avoir la clé de toutes les contrebandes et trafics internationaux : prostitution, fausse monnaie, armes, cigarettes, opium, héroïne, cocaïne… Voilà pourquoi la Joliette, en plus des honnêtes travailleurs, a toujours attiré les mafieux. Dans l’entre-deux-guerres s’imposent les figures sinistres de Paul Carbone et François Spirito, proxénètes corses devenus caïds dans le sillage de leur mentor, le politicien corrompu Simon Sabiani. Tous trois finiront auxiliaires de la Gestapo…

À la Libération, avec les frères Guérini, Antoine et Barthélemy, dit « Mémé », qui, eux, ont choisi le camp de la Résistance, le grand banditisme marseillais s’américanise, devient une mafia qualifiée de French Connection et rêve désormais de s’emparer du port, comme la mafia italo-américaine l’a fait à New York. Mais pour cela, il faudrait d’abord en finir avec les syndicats, dont la CGT.

Pour la mafia américaine, ce port est une aubaineMafieux contre membres de la CGT

Les amis mafieux aux États-Unis sont prêts à soutenir l’opération. Un personnage douteux, Irving Brown, dont on ne sait trop s’il est syndicaliste, mafieux ou agent de la CIA, distribue généreusement des fonds à la pègre marseillaise. Parmi les bénéficiaires de ses largesses figure un Bastiais dénommé Augustin Marcily, briseur de grève notoire. Et l’homme qui gesticule et crie des ordres dans la DS bleue, le fameux 16 mars 1966, sur les quais de la Joliette, c’est ce Marcily.

Retour à l’affrontement. Mafieux contre cégétistes. Le ton monte, les insultes fusent. Soudain, un assaillant frappe un adversaire au visage d’un coup de câble d’acier torsadé ! En un instant, la bagarre est générale. Et l’assaut tourne à la débandade. Les nervis détalent, poursuivis, tabassés. L’agresseur est coincé, ceinturé dans un hangar. Marcily, le chef du commando, se retrouve, lui, cul par-dessus tête, les dockers ont retourné sa DS ! C’est à ce moment qu’un pistolet 9 mm surgit par une portière et fait feu, à de multiples reprises. Quatre travailleurs sont blessés. Heureusement, il n’y a pas mort d’homme.

Plus jamais la mafia ne tentera de supplanter les syndicats sur le port de la Joliette

Quand la police arrive, peu après, les grévistes lui remettent deux assaillants qu’ils ont capturés. Leur chef a réussi à fuir, dans sa voiture cabossée remise sur ses roues, à la force des bras, par ses comparses. Il sera arrêté le lendemain. Lors du procès, le 26 novembre suivant, Marcily et deux de ses complices écoperont de peines allant de six à huit mois de prison ferme. L’affaire, qui fait à l’époque la une de tous les médias, ne marquera certes pas la fin de la délinquance et du crime à Marseille, ni même la disparition de la French Connection. Mais plus jamais par la suite, sur les quais de la Joliette, la mafia ne tentera de supplanter les syndicats.

➤ Article paru dans le magazine GEO Histoire n°88, « Dans l’ombre des mafias. Cosa Nostra, yakuzas, triades, cartels… », de juillet-août 2026.

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