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Un satellite espion américain photographie en 1967 un objet gigantesque glissant sur les eaux de la mer Caspienne. Aucune aile visible, une allure de navire, mais une vitesse qui n’a rien de maritime. Les analystes de la CIA restent perplexes pendant des mois. Ce monstre soviétique, baptisé KM (pour Korabl Maket, « modèle de navire »), deviendra dans le jargon occidental le « Monstre de la Caspienne », et il détiendra le titre du plus gros et plus lourd aéronef jamais construit pendant vingt-deux ans, avant d’être supplanté par l’Antonov An-225 en 1988.

À retenir

  • Un engin hybride qui a intrigué la CIA : ni tout à fait avion, ni tout à fait navire
  • 544 tonnes de technologie volant à seulement 10 mètres au-dessus de l’eau
  • Disparu sans trace après un accident en 1980, jugé trop lourd pour être renfloué

Sommaire

  1. Un engin hybride que même les Soviétiques ne savaient pas classer
  2. Quinze années d’essais secrets sur les rives de la Caspienne
  3. Une chute en quelques minutes, un naufrage sans retour
  4. Un héritage qui a survécu à son naufrage

Un engin hybride que même les Soviétiques ne savaient pas classer

Le KM n’est ni tout à fait un avion, ni tout à fait un bateau. Conçu par l’ingénieur Rostislav Alexeïev au Bureau central de conception des hydroptères, il exploite un phénomène aérodynamique appelé effet de sol : en volant à quelques mètres à peine au-dessus de l’eau, un engin bénéficie d’une portance accrue et d’une traînée réduite, ce qui lui permet d’embarquer des charges colossales avec des ailes minuscules. Un ekranoplan utilise une propriété particulière de l’écoulement d’air qui agit comme une force de portance sur les aéronefs proches du sol, connue sous le nom d’ »effet de sol », car les aéronefs subissent une traînée réduite grâce à l’interaction de l’air avec la surface en dessous, ce qui produit une portance supplémentaire et permet de construire des aéronefs avec des ailes beaucoup plus petites, à condition qu’ils ne volent qu’à proximité de la surface.

Les chiffres donnent le vertige. Le KM avait une envergure de 37,6 mètres, une longueur de 92 mètres, une masse maximale au décollage de 544 tonnes métriques, et était conçu pour voler à une altitude de 5 à 10 mètres afin d’exploiter l’effet de sol. Dix mètres, c’est à peu près la hauteur d’un immeuble de trois étages : c’est à cette altitude ridicule, pour un engin de cette taille, qu’il fendait les flots à pleine vitesse. Sa motorisation était tout aussi démesurée : il embarquait dix turboréacteurs Dobrynin VD-7, dont deux montés sur la queue et huit sur des canards à l’avant, chacun délivrant 127,53 kN de poussée. De quoi le propulser à une vitesse maximale d’environ 500 km/h, sur une longueur de près de 100 mètres, plus long qu’un Boeing 747.

Le sort administratif de l’engin illustre à lui seul le flou qui l’entourait. La bureaucratie soviétique ne savait pas comment classer le KM : techniquement un aéronef, il a été confié à la Marine, enregistré comme un navire, et baptisé au champagne fracassé contre sa proue, comme un destroyer. Son premier vol a eu lieu le 16 octobre 1966, effectué en partie par Alexeïev lui-même, ce qui était pratiquement inédit pour un chef ingénieur soviétique, la plupart d’entre eux ne s’approchant jamais des commandes de leurs propres créations. Un geste qui en dit long sur la confiance, ou l’orgueil, que le concepteur plaçait dans sa machine.

Quinze années d’essais secrets sur les rives de la Caspienne

Pendant plus d’une décennie, le KM navigue exclusivement sur la mer Caspienne, loin des regards, dans le cadre du programme militaire le plus discret de l’URSS. Achevé en juin 1966 puis transporté sur les zones d’essai le long de la Volga jusqu’à la Caspienne, l’engin est resté un projet secret pendant les quinze années suivantes, durant lesquelles il a subi des essais et développements continus, volant à une hauteur maximale de 10 mètres au-dessus du sol. Un secret si bien gardé que même son transport se faisait sous couvert de nuit. Les Russes le transportaient sous camouflage et uniquement de nuit afin qu’il reste un secret militaire soigneusement protégé.

L’ambition derrière ce monstre technologique n’était pas anodine. Les Soviétiques y voyaient un moyen de transporter rapidement des troupes ou du matériel, tout en échappant aux radars classiques grâce à son altitude de vol rasante. Sur le papier, la capacité était impressionnante : selon plusieurs analyses techniques, le KM pouvait théoriquement transporter jusqu’à 900 soldats sur une distance de 1 500 kilomètres, un potentiel qui alimentait les spéculations occidentales sur un usage militaire massif. Dans la pratique, ce prototype unique n’a jamais quitté le stade expérimental.

Une chute en quelques minutes, un naufrage sans retour

En décembre 1980, après une quinzaine d’années de vols d’essai, le KM connaît son dernier vol. La version la plus documentée de l’accident pointe une erreur de pilotage lors du décollage. Une commande de profondeur excessive a été appliquée, entraînant un angle d’attaque relativement élevé ; plutôt que d’appliquer de la puissance et de corriger l’angle de tangage, l’angle a été maintenu et la puissance réduite, provoquant un décrochage avec l’appareil basculant sur la gauche et heurtant l’eau. Une manœuvre mal maîtrisée, et c’est tout l’équilibre de la machine géante qui s’effondre en quelques instants.

L’équipage s’en sort miraculeusement indemne. L’équipage s’est échappé sans blessure, mais le KM a été laissé à sombrer lentement au fond de la mer Caspienne, flottant pendant environ une semaine avant de finalement disparaître sous les flots. Une semaine entière à la surface, comme une carcasse échouée que personne ne songe à sauver.

Car c’est là que l’histoire prend un tour presque tragicomique : personne, du côté soviétique, n’a jamais tenté sérieusement de le renflouer. Le KM a été jugé trop lourd pour être récupéré et repose sous l’eau sur le site de l’accident depuis lors. Ses 544 tonnes, un atout pour la propagande et la démonstration technologique, se sont retournées contre lui au pire moment : impossible de hisser une telle masse depuis le fond marin avec les moyens de l’époque. Aucun plan n’a été fait pour construire un second prototype.

Un héritage qui a survécu à son naufrage

Le KM n’a jamais volé de nouveau, mais son ADN technique a essaimé. Le programme s’est poursuivi avec des dérivés plus modestes mais opérationnels, comme l’A-90 Orlyonok, un ekranoplan de transport militaire entré en service à la fin des années 1970. Le concept a surtout culminé avec le Lun, un ekranoplan d’attaque conçu directement dans la filiation du KM. Le Lun-class (Projet 903) était un ekranoplan militaire dérivé du KM, une arme embarquant six missiles antinavires P-270 Moskit, capable de raser les flots à 500 km/h sous les radars et de tirer des salves de missiles sur des groupes de porte-avions.

Aujourd’hui, l’exemplaire unique du Lun repose lui aussi, immobilisé, sur les rives de la Caspienne russe, transformé en attraction touristique après la fin de sa carrière militaire. Le KM original, lui, n’a droit à aucune muséographie : il git toujours par le fond, à l’endroit exact de son dernier vol, plus de quarante ans après son naufrage. Une note d’ironie subsiste dans cette histoire : la machine qui avait fasciné et inquiété les services de renseignement occidentaux pendant deux décennies n’aura finalement laissé derrière elle ni successeur en série, ni carcasse récupérable, juste une légende technique et quelques clichés satellites granuleux.