l’essentiel
À Vernet-d’Ariège, le vieux chêne de la gare, abattu pour des raisons de sécurité, a été transformé par le sculpteur Rico en une œuvre mémorielle. Trois mètres de tronc ont été sculptés en un empilement de valises, symbolisant les 35 000 internés du camp voisin.
Il y a quelques semaines, un échafaudage installé autour du vieux chêne de la gare du Vernet-d’Ariège avait suscité bien des interrogations. Le mystère est aujourd’hui levé : sous les mains de Rico, le sculpteur du Vernet, le tronc est devenu une réalisation mémorielle dédiée aux internés du camp de la commune, dont beaucoup furent ensuite déportés.
Le sculpteur avait repéré le dépérissement de l’arbre, plusieurs fois centenaire et classé arbre remarquable, et il a alerté les services concernés. En 2023, l’Office national des forêts avait posé un diagnostic : la maladie rongeant le chêne le rendait dangereux pour les alentours, et son abattage était nécessaire, avec replantage d’un arbre de même essence par la suite.
« Il faut garder une trace de l’arbre »
Si ni la mairie ni l’Amicale du camp de concentration du Vernet-d’Ariège ne contestaient cette décision, le président de l’association, Raymond Cubells, indiquait alors : « Nous avons demandé que le fût soit conservé à une hauteur de quatre ou cinq mètres afin de servir de base à une sculpture », qui aurait été faite par Rico à partir de plusieurs mètres de tronc restant. Et Raymond Cubells d’ajouter : « Cet arbre, c’est le dernier témoin qui a vu passer 35 000 internés dans ce camp : hommes étrangers, femmes et enfants. Il faut en garder une trace. »
Toutefois, après plusieurs échanges et une pétition signée par près de 16 000 personnes pour empêcher l’abattage de l’arbre, le chêne ne put être sauvé. Pour autant, environ trois mètres de bois ont été conservés sur place. Le projet a alors pris forme avec l’Amicale du camp de concentration du Vernet-d’Ariège.
Trois semaines de travail artistique
Durant près de trois semaines, l’artiste a transformé le bois en un impressionnant empilement de bagages, symbole fort à quelques mètres du site ferroviaire et du wagon commémoratif. « La valise, c’est l’objet du voyage. Lorsque les gens étaient arrêtés, ils prenaient les quelques affaires qui leur semblaient essentielles. C’était parfois tout ce qui leur restait », explique Rico.

Le président de l’Amicale du camp du Vernet-d’Ariège Raymond Cubbels, aux côtés de Rico, le sculpteur à l’origine de l’œuvre réalisée dans le vieux chêne de la gare.
DDM CS
Sur plusieurs de ces valises figurent les destinations vers lesquelles des internés ont été envoyés, ainsi que le nombre de personnes déportées : Auschwitz, Djelfa, Aurigny, Ravensbrück, l’Italie ou encore l’Espagne. D’anciennes ceintures achetées auprès d’Emmaüs ont servi à créer les sangles et les attaches.
Au sommet de la sculpture se tient Jacobo, le corbeau du « Manuscrit corbeau » de l’écrivain Max Aub, lui-même interné au camp du Vernet. Dans ce récit, l’oiseau observe les prisonniers et livre un regard critique sur la condition humaine. Cette histoire a immédiatement séduit son créateur, très attaché à ces oiseaux.
« Faire ralentir les gens et les amener à s’interroger »
Réalisée principalement à la tronçonneuse, puis à la ponceuse, à la gouge et à la défonceuse, la création a aussi profondément marqué son auteur. « Beaucoup d’internés étaient des artistes ou des intellectuels. En avançant dans ce travail, je me suis senti de plus en plus concerné. »
Pour le sculpteur, cette sculpture doit arrêter le regard et éveiller les questions, notamment chez les plus jeunes. « Faire ralentir les gens et les amener à s’interroger, c’est là que mon travail prend tout son sens. »
Une inauguration devrait être organisée après l’été. Le vieux chêne n’a pas dit son dernier mot : il devient le gardien de celles et ceux que l’histoire ne doit pas oublier.