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La forêt providence qui partage l’eau et les sucres entre ses arbres, image popularisée dans les livres et les documentaires depuis une dizaine d’années, prend du plomb dans l’aile. Les dernières mesures de terrain, obtenues par marquage isotopique du carbone, montrent que ces transferts existent bel et bien, mais qu’ils sont beaucoup plus rares, plus limités et surtout beaucoup moins altruistes que ce que la légende du « bois connecté » a laissé croire.
À retenir
- Les affirmations populaires sur le partage entre arbres reposent en partie sur des citations scientifiques déformées et amplifiées au fil des années
- Les mesures réelles montrent que seulement 4% des sucres produits par photosynthèse circulent réellement vers les arbres voisins
- Le champignon pourrait être l’acteur principal de ces flux, protégeant ses propres intérêts plutôt que facilitant une entraide généreuse
Sommaire
- Une image construite sur des citations déformées
- Ce que révèlent vraiment les isotopes marqués
- Le champignon, courtier intéressé plutôt que facteur social
Une image construite sur des citations déformées
Tout part d’un constat gênant pour la communauté scientifique elle-même. Une équipe de chercheuses nord-américaines, Justine Karst, Melanie Jones et Jason Hoeksema, a publié une revue critique dans laquelle elles reviennent sur les fondements du concept de « wood wide web ». Leur diagnostic est sévère : les chercheuses estiment que les affirmations les plus populaires sur ce réseau souterrain sont « largement déconnectées des preuves », et pointent un biais persistant dans la littérature scientifique elle-même, qui a tendance à ne citer que les effets positifs de ces réseaux fongiques.
Le phénomène va plus loin qu’un simple emballement médiatique. Une enquête publiée par le magazine Undark a épluché des décennies de publications académiques citant les études fondatrices sur les réseaux mycorhiziens communs. Le résultat est frappant : les résultats des études de terrain les plus anciennes et les plus influentes ont été de plus en plus mal représentés par les articles récents qui les citent, si bien que parmi les publications de 2022, moins de la moitié des affirmations faites à propos des études originales pouvaient être considérées comme exactes. Un exemple concret illustre ce dérapage : une étude de 2009 qui utilisait des techniques génétiques pour cartographier la distribution des champignons mycorhiziens est aujourd’hui fréquemment citée comme preuve que les arbres transfèrent des nutriments entre eux via ces réseaux, alors même que cette étude n’avait pas étudié le transfert de nutriments. la solidarité forestière repose en partie sur un jeu de téléphone scientifique, où chaque nouvelle citation amplifie légèrement ce que disait la précédente.
Ce que révèlent vraiment les isotopes marqués
Reste la question qui compte vraiment sur le terrain : combien de sucres et d’eau circulent réellement d’un arbre à l’autre par les racines et les champignons partagés ? Les chiffres obtenus par marquage au carbone 13 dans une forêt du Jura suisse donnent une mesure précise, et elle est modeste. Selon cette expérience, environ 4 % des composés carbonés issus de la photosynthèse d’un arbre sont transportés vers les arbres voisins connectés au même réseau ectomycorhizien. Un chiffre à mettre en perspective avec l’image d’un « réseau nourricier » : quatre sucres sur cent qui font le trajet, ce n’est pas rien, mais ce n’est pas non plus une cantine solidaire.
Surtout, ce flux mesuré n’est probablement pas un don net. Les chercheurs du Muséum national d’histoire naturelle qui commentent cette expérience suisse précisent que le flux net est sans doute nul entre les arbres, qui chacun donnent et reçoivent. Et ces mesures instantanées, prises à un moment donné, ne permettent pas de calculer l’impact global sur la plante durant toute la saison de végétation, ni sur son budget nutritionnel à long terme. Le tableau se complique encore avec une étude publiée fin 2024 dans la revue New Phytologist, portant sur des sapins de Douglas et des hêtres européens. Elle a mis en évidence que si les champignons forment bien des connexions complexes entre les racines des arbres, on peut se demander combien de partage a réellement lieu, une partie du carbone marqué restant en fait piégée dans le tissu même du champignon, plutôt que d’être livrée à l’arbre voisin.
Le champignon, courtier intéressé plutôt que facteur social
Ce dernier point change toute la lecture du phénomène. Ce n’est peut-être pas l’arbre qui « donne » à son voisin par solidarité, c’est le champignon qui se sert au passage, ou qui redistribue selon ses propres besoins physiologiques plutôt que selon une logique d’entraide entre arbres. Une revue publiée dans Nature en 2024 va dans ce sens en soulignant que détecter du carbone marqué dans un arbre voisin n’implique pas forcément un « don » dirigé ou un mécanisme adaptatif de coopération, le mouvement pouvant répondre à des gradients physiologiques, à des différences de demande métabolique ou à la dynamique propre du champignon symbiotique.
Ce recadrage intéressé se retrouve même dans l’un des exemples les plus spectaculaires du répertoire, celui de l’arbre mourant qui enverrait une dernière vague de carbone à ses voisins avant de disparaître. Des travaux récents proposent une explication bien moins romantique : en cherchant à sécuriser ses approvisionnements en sucres auprès des arbres encore vivants, le champignon deviendrait le vecteur de ce qui pourrait s’appeler le « dernier don ». L’effet visible sur l’écosystème reste identique, du carbone qui circule d’un tronc vers un autre, mais le moteur n’est plus un legs généreux entre arbres : c’est un champignon qui protège ses propres intérêts alimentaires en period de pénurie.
Même le concept phare des « arbres mères », popularisé par la forestière canadienne Suzanne Simard et devenu quasiment un dogme dans le grand public, a été rouvert par la communauté scientifique. Une réévaluation publiée dans New Phytologist en 2023 a examiné les preuves disponibles sur cette hypothèse d’arbres âgés qui privilégieraient sciemment leur descendance via les réseaux fongiques, et les chercheurs concluent qu’aucune preuve publiée et évaluée par les pairs ne soutient cette forme de favoritisme parental (« la revendication selon laquelle les arbres matures envoient préférentiellement des ressources et des signaux de défense à leur descendance via les réseaux mycorhiziens communs n’a aucune preuve publiée et évaluée par les pairs »).
Reste une piste qui n’a rien perdu de son intérêt malgré ce dégonflement : le rôle des champignons dans le stockage du carbone en profondeur et la rétention d’eau des sols forestiers, deux fonctions bien documentées qui pèsent sur la capacité d’une forêt à traverser une sécheresse, indépendamment de la question du partage volontaire entre arbres.
Sources : afas.fr | orelnienergie.com