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Vue du ciel, la forme intrigue immédiatement : quatre bandes de béton convergent vers un point central, comme les branches d’une étoile tracée à la règle en plein désert. Ce sont les vestiges de l’aérodrome Barkhan, sur l’ancienne île de Vozrojdenia, en mer d’Aral. Aucun avion n’y a atterri depuis 1992. Depuis, le sable grignote patiemment ces pistes que l’URSS avait voulues uniques en leur genre.

À retenir

  • Pourquoi l’URSS a-t-elle construit un aérodrome en forme d’étoile au cœur d’une île désertique ?
  • Quel secret si grave justifiait l’effacement complet d’une ville entière des cartes officielles ?
  • Comment la géographie elle-même a-t-elle contribué à l’engloutissement de cette base abandonnée ?

Sommaire

  1. Un aérodrome pensé pour un vent qui ne s’arrête jamais
  2. Aralsk-7, la ville que la carte ne montrait pas
  3. 1992, le départ précipité et une mer qui se retire
  4. Ce qu’il reste aujourd’hui

Un aérodrome pensé pour un vent qui ne s’arrête jamais

L’histoire de Barkhan commence à la fin des années 1940, quand l’Union soviétique décide de faire de cette île isolée, perdue au centre de la mer d’Aral, un site stratégique. En 1949, un aérodrome à quatre pistes est construit à 3 km à l’ouest de la ville, ces pistes étant conçues comme une rose des vents car l’île connaissait en permanence des vents forts et changeants. L’aérodrome est baptisé « Barkhan ». Le nom, qui signifie littéralement « dune » en russe, colle parfaitement à ce paysage aride balayé par les rafales.

Ce choix architectural n’avait rien d’esthétique. Un vent constant soufflait en permanence sur l’île, donnant aux avions la possibilité d’atterrir sur n’importe laquelle des quatre pistes selon la météo et la direction du vent. Résultat : une configuration en étoile totalement inédite. Barkhan fut le seul aérodrome de toute l’Union soviétique à posséder quatre pistes, un record dont personne n’a jamais eu besoin de se vanter, tant le reste de l’histoire de l’île fut tenu secret.

Aralsk-7, la ville que la carte ne montrait pas

Cet aérodrome ne desservait pas n’importe quel village de pêcheurs. Il alimentait Kantubek, aussi appelée Aralsk-7, une cité fermée construite pour loger les scientifiques et militaires travaillant sur l’un des programmes les plus secrets de la guerre froide. Tous les pêcheurs et autres résidents locaux furent évacués, l’usine de transformation du poisson fut fermée, et une unité militaire avec des baraquements pour 800 soldats fut construite sur l’île, avec une petite ville pour les scientifiques et leurs familles nommée Aralsk-7, comprenant 15 bâtiments de trois étages, un club culturel, une cantine, des magasins, un stade et une centrale électrique.

Officiellement, on y étudiait la microbiologie. En réalité, l’île servait de terrain d’essai grandeur nature pour des armes biologiques : bacilles du charbon, peste, tularémie. Dans les années 1990, des transfuges soviétiques, dont l’ancien chef du programme d’armes biologiques Ken Alibek, ont révélé le danger de l’île, documents à l’appui montrant que des spores de charbon et des bacilles de peste bubonique y étaient transformés en armes puis stockés. L’épisode le plus glaçant reste celui de 1971 : le virus de la variole s’échappa accidentellement, infectant une chercheuse de 24 ans à bord d’un navire situé à seulement 15 kilomètres du rivage de l’île, qui contamina à son tour dix personnes à Aralsk au Kazakhstan, dont trois moururent. L’affaire resta secrète pendant plus de trente ans.

Juste avant l’effondrement du bloc soviétique, les autorités tentèrent d’effacer les preuves les plus compromettantes. En 1988, entre 100 et 200 tonnes de bouillie d’anthrax furent mélangées à de l’eau de javel, transportées par barge et déversées dans des fosses sur l’île. Une décontamination de fortune, réalisée dans l’urgence, dont les conséquences allaient s’avérer bien plus durables que prévu.

1992, le départ précipité et une mer qui se retire

Le programme s’arrête net avec la dislocation de l’URSS. Le programme soviétique avait déjà cessé alors que l’URSS s’effondrait ; le laboratoire militaire d’Aralsk-7 ferma en novembre 1991 et la population de Kantubek fut évacuée en quelques semaines. L’accord de nettoyage documenté par l’Arms Control Association situe l’abandon définitif du site par les Soviétiques en 1992. Du jour au lendemain, une ville entière se vide de ses habitants, laissant derrière elle bâtiments, équipements et infrastructures civiles intacts.

Ce qui rend la disparition de Barkhan encore plus singulière, c’est qu’elle ne tient pas seulement à l’abandon humain. La géographie elle-même s’est retournée contre l’île. Vozrojdenia s’est étendue à mesure que l’eau se retirait, sa surface étant multipliée par près de dix durant les années 1990, et dès 2001 l’ancienne île avait rejoint le continent pour devenir une péninsule. La mer d’Aral, autrefois quatrième plus grande étendue d’eau intérieure du monde, s’est asséchée à cause du détournement massif des fleuves pour irriguer les champs de coton, ce que les Soviétiques appelaient leur « or blanc ». L’île fantôme n’a même plus besoin de bateau pour être rejointe : on peut désormais y marcher depuis le rivage kazakh ou ouzbek, à travers un ancien fond marin transformé en désert de sable et de sel.

Ce qu’il reste aujourd’hui

Pendant près de trois décennies, les bâtiments de Kantubek ont attiré pilleurs de métaux et explorateurs urbains, souvent sans la moindre protection face à un sol potentiellement contaminé. Les autorités ouzbèkes ont fini par trancher. D’ici 2021, la ville d’Aralsk-7 et le complexe de laboratoires situé à 3 km avaient été entièrement démolis par les autorités ouzbèkes, et aujourd’hui seules subsistent des traces de fondations et les bandes cruciformes de l’aérodrome « Barkhan ».

Des expéditions scientifiques américaines et soviétiques puis internationales se sont succédé sur zone dans les années 1990 et 2000 pour évaluer le danger résiduel. Des scientifiques américains furent invités dans les années 1990 à examiner les agents biologiques enterrés sur l’île, révélant que certaines spores et bactéries dangereuses avaient survécu malgré les tentatives de décontamination des sites d’enfouissement, et des expéditions ultérieures en 1997, 1999 et 2002 poursuivirent ces analyses. Aujourd’hui, il ne reste plus grand-chose à piller ni à visiter : seules les quatre pistes étoilées de Barkhan continuent de dessiner leur motif dans le sable, visibles sur les images satellite, dernier repère cartographique d’une ville que l’URSS avait rayée de ses propres cartes officielles pendant près de quarante ans.