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Sept mille cadavres de manchots de Magellan en quatre ans, retrouvés sur les plages du parc national Monte León, en Patagonie argentine. La plupart d’entre eux presque intacts, à peine entamés par leur prédateur. Ce n’est pas une pollution, ni une maladie mystérieuse. C’est un puma, ou plutôt plusieurs, qui tuent bien plus qu’ils ne mangent. Une étude menée par des chercheurs de l’université d’Oxford, publiée début 2026 dans la revue Journal for Nature Conservation, vient de documenter ce phénomène avec une précision inédite.

À retenir

  • Pourquoi 7 000 manchots gisent intacts sur une plage depuis 2022
  • Le retour spectaculaire d’un grand prédateur absent depuis cent ans
  • Qui menace vraiment la survie de la colonie : les pumas ou quelque chose d’autre ?

Sommaire

  1. Un prédateur de retour après un siècle d’absence
  2. Un festin qui n’en est pas un
  3. Le vrai danger n’est peut-être pas là où on l’imagine

Un prédateur de retour après un siècle d’absence

Pour comprendre cette hécatombe, il faut remonter au début du XXe siècle. À cette époque, les éleveurs de moutons européens ont systématiquement empoisonné les pumas et engagé des chasseurs professionnels, appelés « lioneros », pour libérer les terres destinées à l’élevage. Résultat : le félin disparaît quasiment du littoral patagon pendant des décennies. Les manchots de Magellan, eux, en profitent pour coloniser le continent. N’ayant plus aucun prédateur terrestre à craindre, ils désertent progressivement leurs îles refuges pour nicher directement sur les plages.

Puis les choses changent. Depuis l’abandon de l’élevage bovin dans le sud de l’Argentine en 1990, les pumas recolonisent leurs anciens territoires, ce qui les met pour la première fois en contact avec des manchots devenus des proies largement sans défense. Le parc national Monte León, créé en 2004 pour protéger justement cette portion de côte, referme la boucle : en supprimant la chasse et le braconnage, il permet au grand félin de revenir chez lui. Mais chez lui, entre-temps, quelqu’un d’autre s’est installé.

Un festin qui n’en est pas un

Depuis la création du parc, des chercheurs du Centro de Investigaciones de Puerto Deseado et les gardes du parc national de Monte León surveillent les populations de manchots, et ont comptabilisé pendant quatre ans le nombre de carcasses attribuées à la prédation des pumas. Le chiffre final donne le vertige : plus de 7 000 manchots adultes tués sur la période étudiée, la plupart non entièrement consommés, ce qui représente environ 7,6 % de la population adulte estimée à 93 000 individus.

Ce détail change tout. Un puma qui chasse pour se nourrir laisse un squelette nettoyé, des restes exploités jusqu’à l’os. Ici, rien de tel. La chercheuse Melisa Lera, autrice principale de l’étude et doctorante au sein du Wildlife Conservation Research Unit d’Oxford, résume la situation sans détour : « Le nombre de carcasses montrant des signes de prédation que nous avons trouvées dans la colonie est impressionnant, et le fait qu’elles aient été laissées non consommées signifie que les pumas tuaient plus de manchots qu’ils n’en avaient besoin pour se nourrir ». Les écologues appellent ce comportement le « surplus killing », ou surchasse. Un phénomène comparable à celui observé chez les chats domestiques, quand une proie abondante et vulnérable pousse l’animal à multiplier les attaques sans forcément consommer ses prises.

Sur le terrain, ce comportement a une explication très concrète. Les manchots, posés sur une plage à découvert, incapables de courir vite ni de se défendre, représentent une proie d’une facilité déconcertante pour un félin habitué à traquer des guanacos bien plus rapides et prudents. Chaque sortie devient une occasion presque gratuite de tuer, et l’instinct prédateur s’active indépendamment de la faim réelle de l’animal.

Le vrai danger n’est peut-être pas là où on l’imagine

Face à un tel massacre, la question de la survie de la colonie s’impose naturellement. Et c’est là que l’étude apporte une nuance qui mérite d’être soulignée. Une fois les données modélisées, les résultats indiquent que les pumas seuls ont peu de chances de conduire la colonie de Monte León à l’extinction. Le vrai facteur de risque se trouve ailleurs. Les modèles suggèrent que la colonie est bien plus sensible au succès reproducteur des couples et à la survie des jeunes jusqu’à l’âge adulte : la prédation par les pumas reste réelle et spectaculaire, mais le destin de la colonie dépend peut-être davantage de ce qui arrive aux poussins.

Ce constat pose un vrai dilemme aux gestionnaires du parc, résumé ainsi dans la publication d’Oxford : faut-il protéger une espèce emblématique si cela se fait au détriment d’une autre, en particulier dans des écosystèmes encore en cours de rétablissement après des décennies de pression humaine ? Une équipe de l’université de Californie à Berkeley, qui a mené en parallèle une étude par géolocalisation sur 14 pumas équipés de colliers GPS entre 2019 et 2023, a d’ailleurs mesuré la plus forte densité de pumas jamais enregistrée sur Terre dans ce parc, avec 13 individus pour 100 kilomètres carrés, soit plus du double du précédent record mondial. Sur ces 14 animaux suivis, neuf chassaient des manchots quand cinq s’en tenaient à leurs proies traditionnelles, preuve que le phénomène ne concerne pas tous les individus de la même manière.

Les autorités du parc n’ont pas pour autant renoncé à surveiller la situation de près. Une tentative d’abattage ciblé d’une famille de pumas responsable d’une bonne part des attaques a bien eu lieu par le passé, mais d’autres félins ont rapidement recolonisé le territoire laissé vacant, rendant la mesure largement inefficace sur le long terme. Reste une certitude : sur cette plage de Patagonie, l’équilibre retrouvé entre deux espèces protégées ressemble moins à une success story qu’à un ajustement encore en cours, dont personne ne connaît vraiment l’issue.