L’Aster pour l’Ukraine : l’Europe n’a plus le droit d’arriver en retard

Depuis quatre années de guerre, l’Europe a trop souvent aidé l’Ukraine avec un temps de retard. Des chars ? Après des mois d’hésitations. Des missiles à longue portée ? Trop peu, trop tard. Des avions de combat ? Après d’interminables débats. La défense aérienne ? Toujours insuffisante face à une Russie qui augmente continuellement le nombre et la sophistication de ses frappes. Nous ne pouvons plus recommencer la même erreur.

Aujourd’hui, l’une des urgences absolues de l’Ukraine est la défense de son ciel. La Russie produit et lance toujours davantage de missiles balistiques, tandis que les stocks occidentaux d’intercepteurs sont soumis à une pression considérable. Pendant longtemps, la réponse occidentale à cette menace a tenu en un mot : Patriot. Le système américain a démontré en Ukraine des qualités remarquables et il serait absurde de les nier. Les Ukrainiens ont besoin de davantage de Patriot et surtout de davantage d’intercepteurs. Mais ils ne peuvent pas dépendre éternellement d’une chaîne de production américaine insuffisante pour répondre simultanément aux besoins des États-Unis, de leurs alliés et de l’Ukraine.

Les discussions actuelles sur la fabrication ukrainienne d’intercepteurs Patriot en fournissent une illustration saisissante. Comme l’a récemment rapporté The Atlantic, certains responsables américains craindraient notamment qu’une Ukraine disposant des technologies nécessaires puisse fabriquer certains équipements plus rapidement et à moindre coût que l’industrie américaine. Que cette crainte soit ou non le véritable motif des réticences américaines, une chose est certaine : l’Ukraine ne peut pas attendre indéfiniment que les capacités industrielles américaines rattrapent les besoins du champ de bataille.

Or l’Europe possède une alternative. Elle est franco-italienne. Elle s’appelle SAMP/T, et son intercepteur s’appelle Aster 30. Sa nouvelle génération, le SAMP/T NG associé à l’Aster 30 B1NT, représente l’une des réalisations les plus remarquables de l’industrie européenne de défense. L’Aster B1NT a été conçu pour étendre fortement les capacités antimissiles du système, notamment contre des menaces balistiques complexes. Il serait donc incompréhensible que l’Europe possède une telle technologie et continue néanmoins à considérer la défense antimissile ukrainienne presque exclusivement à travers le prisme du Patriot américain.

Il ne s’agit pas de remplacer Patriot par Aster. Il faut ajouter massivement Aster à Patriot. Plus nous multiplierons les systèmes, les chaînes de production et les sources d’approvisionnement, moins l’Ukraine sera vulnérable à une pénurie provenant d’un seul pays ou d’un seul industriel.

La France et l’Italie ont récemment franchi une étape capitale en acceptant le principe d’une production sous licence d’Aster 30 en Ukraine. Cette décision doit être saluée. Mais une licence sur le papier n’arrête aucun missile. Tout dépend maintenant de la vitesse avec laquelle nous transformerons cette décision politique en machines-outils, composants, usines, ingénieurs formés et missiles sortant effectivement des chaînes de production. Voilà désormais la bataille.

Il faut changer d’échelle. La France et l’Italie devraient garantir à MBDA, Thales, Leonardo, Eurosam et à l’ensemble de leurs sous-traitants des commandes pluriannuelles suffisamment importantes pour justifier immédiatement de nouvelles capacités industrielles. L’Union européenne devrait participer directement à leur financement. Il faut constituer des stocks européens importants tout en assurant un flux prioritaire vers l’Ukraine. Et surtout, il faut installer en Ukraine une véritable capacité de production d’Aster, le plus rapidement possible.

Les Ukrainiens ont démontré depuis 2022 une capacité extraordinaire à adapter, fabriquer et améliorer des matériels militaires dans les conditions les plus difficiles. Leur industrie ne doit plus être considérée seulement comme destinataire de technologies occidentales mais comme une composante de l’industrie européenne de défense. Produire l’Aster avec les Ukrainiens n’est donc pas un acte de charité. C’est un investissement dans notre propre sécurité.

Il faut également avoir le courage de reconnaître une réalité moins confortable : depuis février 2022, nous n’avons pas toujours été à la hauteur. Nous avons souvent commencé par expliquer pourquoi certaines armes ne pouvaient pas être livrées, puis pourquoi elles ne pouvaient l’être qu’en petit nombre, avant de finir par les fournir plusieurs mois plus tard. Pendant ces hésitations, l’Ukraine payait en vies humaines le prix de notre prudence. Des familles ont vécu des nuits entières dans des métros et des abris. Des centrales électriques, des immeubles, des écoles et des hôpitaux ont été frappés. Nous ne pouvons évidemment pas prétendre que davantage d’Aster auraient empêché chaque attaque. Aucun système de défense aérienne ne le peut. Mais lorsque nous disposons d’une technologie capable de sauver des vies, notre responsabilité est de la produire en quantité suffisante.

Accélérer massivement la production d’Aster aurait également une conséquence stratégique pour notre continent. Depuis trop longtemps, l’Europe confond parfois alliance avec les États-Unis et dépendance à l’égard des États-Unis. Ce sont deux choses différentes. Nous devons rester alliés aux Américains, utiliser Patriot lorsqu’il est disponible et préserver l’interopérabilité transatlantique. Mais une Europe de centaines de millions d’habitants, possédant certaines des meilleures industries aéronautiques, électroniques et missilières du monde, doit être capable de défendre son propre espace aérien.

L’Aster est précisément l’occasion de démontrer que l’autonomie stratégique européenne n’est pas un slogan mais une capacité industrielle réelle. Face à l’effort de production russe, nous devons désormais raisonner non plus seulement en centaines d’intercepteurs, mais à terme en milliers. Le problème n’est plus simplement de savoir si l’Aster est aussi performant que le Patriot. Le véritable enjeu est de savoir combien d’Aster nous sommes capables de produire, à quelle vitesse et avec quelles capacités de montée en puissance en cas de guerre longue.

Il serait enfin profondément erroné de considérer l’Ukraine uniquement comme un pays auquel l’Europe fournit des armes. L’expérience militaire ukrainienne est aujourd’hui unique en Europe. Ses ingénieurs apprennent quotidiennement au contact des drones, missiles balistiques, brouillages électroniques et nouvelles tactiques russes. Nous avons des technologies ; ils ont une expérience opérationnelle exceptionnelle. Associons les deux. Produisons ensemble, testons ensemble, améliorons ensemble. Et lorsque la paix reviendra, cette industrie commune pourra protéger non seulement l’Ukraine mais l’ensemble du continent européen.

La meilleure manière de réparer notre retard n’est pas de multiplier les déclarations de culpabilité. C’est d’agir. La France et l’Italie ont ouvert la porte en acceptant la production sous licence de l’Aster 30 en Ukraine. Maintenant, il faut transformer cette décision en production réelle : des Aster français et italiens, des Aster produits avec l’Ukraine, des chaînes européennes fonctionnant à plein régime, des SAMP/T NG déployés en nombre. Parce que chaque missile russe intercepté est potentiellement un immeuble qui ne s’effondre pas, une centrale qui continue de fonctionner et une famille qui reste en vie.

Nous avons trop tardé à comprendre que l’Ukraine défendait aussi l’Europe. Nous n’avons plus aucune excuse pour tarder à produire les armes capables de défendre son ciel.