La guerre en Ukraine chamboule le « contrat social » poutiniste. Les Russes ordinaires voient la stabilité s’effriter de jour en jour.   La Russie n’est pas au bord de l’effondrement, mais les coûts de la guerre commencent à se répercuter sur la société. Le Fonds national de richesse perd en liquidités, le déficit du gouvernement fédéral s’envole, l’inflation érode les salaires et les retraites, et le secteur bancaire devient un levier de mobilisation interne. Poutine peut encore financer la guerre, mais chaque nouveau rouble achète de moins en moins de stabilité économique et sociale.

En août 1998, la Russie a connu une crise financière qui a révélé la fragilité de l’État non pas dans les comptes publics, mais au niveau des banques, des salaires et de l’épargne. La dévaluation du rouble, la suspension partielle des paiements de la dette publique et les restrictions imposées au système bancaire ont rapidement ébranlé la confiance des ménages et des entreprises. Les files d’attente devant les établissements financiers, la dépréciation des dépôts et les déclarations officielles appelant au calme ont transformé une crise budgétaire en une expérience sociale traumatisante.

Cet épisode a laissé une empreinte durable sur la dynamique politique russe. La stabilité du pouvoir exercé par le Kremlin dépend désormais de sa capacité à protéger les conditions de vie matérielles de la population. Vladimir Poutine a en grande partie fondé sa légitimité sur la promesse qu’une crise financière de grande ampleur ne se reproduirait plus. Le « poutinisme » a restauré la fierté nationale, ainsi que la prévisibilité économique : les retraites sont versées, les salaires sont payés à temps et le gaz est bon marché, autant de signes d’un État fort. Puis, en février 2022, la guerre a éclaté et, pendant un certain temps, il a semblé que cette promesse résistait à cette aventure déraisonnable. Beaucoup en ont conclu que l’économie russe était plus forte que l’Occident ne l’avait imaginé. Cette interprétation était peut-être trop simpliste. La Russie a plutôt fait preuve d’une capacité à reporter les coûts à plus tard.

Moscou trouvera probablement les ressources pour continuer à financer la guerre en Ukraine. Il est toujours possible de trouver de l’argent quand un État central contrôle les banques, les plus grandes entreprises, les juges, les bureaux de statistiques, les médias et la peur. La question est de savoir qui paie désormais cette guerre. Au cours des deux premières années, elle a été soutenue par les recettes extraordinaires tirées de la vente d’hydrocarbures, par les réserves en devises étrangères accumulées grâce à l’austérité antérieure, et par une société qui ne peut pas trop se permettre de poser de questions sur les agissements de ses dirigeants. En 2026, cet échafaudage commence à céder. Non pas parce que le Kremlin va se retrouver à court de roubles demain, mais parce que chaque nouveau rouble dépensé génère de moins en moins de stabilité et provoque davantage de dégâts internes.

Le premier point de rupture se situe au niveau du Fonds de la richesse nationale, une énorme tirelire grâce à laquelle le Kremlin pouvait se présenter comme une puissance assiégée, mais solvable. Selon le rapport « Endgame », publié par le Kiel Institute for the World Economy et le Stockholm Institute of Transition Economics, les actifs liquides du fonds sont passés de 6,5 % du PIB au début de l’invasion à seulement 1,8 % en avril 2026. Avant la guerre, le fonds disposait d’environ 210 milliards de dollars ; depuis 2022, les liquidités disponibles ont diminué de 60 milliards. Si un État autoritaire comme la Russie peut fonctionner longtemps sans politique sociale, il lui est plus difficile de le faire sans réserve financière.

Le budget fédéral ne fixe plus de priorités, il ne fait que colmater les brèches. Rien qu’au premier trimestre 2026, le déficit a dépassé les 5,9 milliards de roubles, soit plus que l’objectif prévu pour l’ensemble de l’année, tandis que les recettes issues du pétrole et du gaz ont chuté d’environ 45 % en un an. En 2025, les dépenses militaires ont atteint environ 16 000 milliards de roubles, soit 7,5 % du PIB. Pour compenser cette situation, Poutine a relevé la TVA de 20 % à 22 % à compter du 1^(er) janvier 2026. La guerre n’est pas une politique économique ; c’est une manière de réorganiser l’économie au détriment de la production civile.

Une économie de guerre peut faire croître le PIB tout en appauvrissant le pays. La fabrication de projectiles, de drones et de véhicules blindés crée de l’activité, mais absorbe de la main-d’œuvre, des crédits et des investissements qui ne seront pas consacrés au logement, à la santé ou à l’éducation. Le résultat transparaît même dans les prévisions officielles : en mai, le vice-président Alexandr Nôvak a admis que le PIB ne progresserait que de 0,4 % en 2026, contre 4,1 % en 2024. Le chiffre officiel de l’inflation avoisine les 6 %, mais les économistes indépendants l’estiment à près de 20 %, et la hausse des prix des denrées alimentaires de base frôlerait même les 30 % selon certaines estimations. La Russie peut afficher une certaine endurance au niveau des grands chiffres, mais celle-ci repose sur une économie où le secteur militaire prend le pas sur le secteur civil, et où l’inflation fonctionne comme un impôt silencieux.

La Banque centrale a tenté de jouer le rôle du « dernier adulte » dans une salle remplie de généraux et de propagandistes. La tension a atteint son paroxysme en juin 2026, lorsque la gouverneure Elvira Nabiullina a disparu de la vie publique pendant près de deux semaines, ne participant ni au Forum économique de Saint-Pétersbourg, ni à une réunion au Kremlin, ni aux interventions prévues. Le Kremlin a déclaré qu’elle était malade et Dmitri Peskov, le secrétaire de presse de Poutine, a demandé de ne pas alimenter les théories du complot. Quelques jours auparavant, Poutine avait publiquement déclaré à de hauts responsables du gouvernement qu’« il y a des raisons de s’attendre à une baisse du taux d’intérêt », exerçant ainsi une pression ouverte sur la Banque centrale, qui est en théorie indépendante. Lorsque Nabiullina est réapparue le 19 juin, la banque n’a abaissé son taux que de 25 points de base, à 14,25 %, soit la moitié de ce que les entreprises et les banques attendaient.

Selon le Financial Times, les autorités russes auraient commencé à discuter des candidats susceptibles de la remplacer avant la fin de son mandat, en 2027. Parmi les noms qui circulent figure celui de Piotr Fradkov, directeur de la banque d’État Promsvyazbank, historiquement liée au complexe militaro-industriel. La politique budgétaire met le pied sur l’accélérateur tandis que la politique monétaire tente d’éviter la catastrophe. Si le successeur de Nabiullina est issu du secteur de la défense, cette contradiction ne sera plus seulement gérée, mais résolue en faveur de la guerre.

Une autre fissure s’ouvre dans le secteur de l’énergie. L’Ukraine a compris que les sanctions votées à Bruxelles n’avaient pas toujours les effets escomptés et qu’elles devaient parfois être imposées par la force. Ainsi, la campagne de drones lancée contre les raffineries, les dépôts et les ports a transformé l’arrière-pays russe en zones sinistrées où la pénurie d’essence ralentit considérablement la vie des citoyens et des entreprises. En juin 2026, la production d’essence a chuté d’environ 25 % par rapport au même mois de l’année précédente. Le mois d’août s’annonce déjà catastrophique. Plusieurs régions ont subi des restrictions et des files d’attente se sont formées. La raffinerie de Moscou a été endommagée et il lui faudra au moins six mois pour retrouver sa capacité de production. La Russie, l’un des principaux producteurs de pétrole au monde, a dû envisager d’importer du carburant. Il s’agit d’un « pétro-État » contraint de rationner une ressource qu’il vendait auparavant facilement sur les marchés mondiaux.

Le secteur bancaire est le troisième point sensible. Un gel des dépôts bancaires n’est pas imminent, mais il ne peut pas non plus être écarté. La Banque centrale russe peut imposer des limites, forcer des conversions, recapitaliser des établissements et sanctionner toute rumeur de panique. Dans une démocratie, la confiance bancaire est un contrat ; dans un régime autoritaire, elle peut être un ordre. Cependant, depuis 2022, le Kremlin a contraint le secteur bancaire à accorder des crédits préférentiels à l’industrie de l’armement, créant ce que l’on peut qualifier de « dette de guerre cachée », estimée entre 207 et 249 milliards de dollars. Lorsque les banques financent les industries de défense, refinancèrent des entreprises « zombies » et absorbent la dette publique tout en rassurant des déposants inquiets, elles cessent d’être des intermédiaires économiques pour devenir des organes de mobilisation au service de l’État. Le système bancaire russe n’a pas besoin de se fissurer pour devenir dangereux ; il lui suffit de devenir un mécanisme d’extraction interne aux caprices du Kremlin.

Poutine n’a pas besoin de comprimer l’économie d’un seul coup. Il peut le faire par accumulation : inflation, impôts, endettement forcé, taux d’intérêt réels négatifs, contrôles des capitaux et détérioration progressive des services publics. Une chose est sûre : l’euphorie liée à la hausse des dépenses militaires en temps de guerre s’estompera, et ses coûts se répercuteront sous forme d’impôts supplémentaires. Les guerres de longue durée se financent par des milliers de petits transferts de la vie quotidienne vers l’appareil d’État. Un litre d’essence plus cher, un crédit inaccessible, une retraite qui achète moins, un jeune qui part au front parce que la solde militaire dépasse toutes les attentes locales : c’est ainsi que le coût de la guerre est socialisé.

Le principal soutien extérieur de ce système est la Chine. Moscou n’est pas isolée du monde ; elle y est réintégrée de manière plus étroite et subordonnée. Pékin achète, vend et fournit des produits, évitant ainsi à la Russie de sombrer dans l’autarcie. Cependant, chaque mois de guerre réduit la marge de manœuvre du Kremlin et accroît sa dépendance à l’égard d’une puissance qui n’a aucun besoin de sauver la Russie par empathie, mais qui cherche à la gérer comme un fournisseur utile. En 2022, Poutine affirmait que la Russie luttait pour sa souveraineté stratégique. Or, en 2026, elle devient de moins en moins souveraine.

L’Europe devrait observer ce processus de déclin, voire de déchéance, sans triomphalisme. L’économie russe n’est pas sur le point de s’effondrer complètement. Les régimes autoritaires peuvent en effet absorber une part considérable d’appauvrissement, d’anxiété et de délabrement. Comment ? En dissimulant les statistiques, en réprimant les critiques, en coupant l’accès aux réseaux sociaux, en faisant porter les coûts par des provinces éloignées (le territoire russe est immense) et en convainquant une partie de la population que la souffrance est une forme de patriotisme. L’histoire russe regorge de périodes durant lesquelles des tsars et des secrétaires généraux du Parti communiste ont subi de lourdes pertes sans pour autant capituler. L’épuisement économique n’entraîne pas automatiquement une modération politique. En Russie, peut-être plus qu’ailleurs, il produit parfois l’effet inverse : davantage de violence, de répression, d’empressement, et un besoin accru d’accomplir sur le champ de bataille ce que l’économie ne peut plus soutenir indéfiniment.

Si l’« opération militaire spéciale » entre dans une phase de rendements décroissants, l’Europe ne devrait pas interpréter cette fatigue comme la fin prochaine du conflit, mais comme une opportunité. Renforcer la défense ukrainienne, durcir l’application du prix plafond pétrolier, traquer la flotte fantôme russe qui sillonne les mers, réduire les achats résiduels d’énergie russe et maintenir la pression sur les raffineries, la logistique et les finances ne sont pas de simples gestes symboliques isolés. Ce sont des moyens d’accélérer la transformation de la guerre en coût politique et économique pour le Kremlin.

Au cours de la première semaine de septembre 1998, alors que la suspension des paiements avait déjà frappé les banques, le rouble et l’autorité présidentielle, il avait été démontré que l’économie russe n’était pas un système de marché défaillant. Il s’agit plutôt d’un système féodal hautement sophistiqué déguisé en capitalisme. La crise soulignait la persistance d’une forme de pouvoir dans laquelle l’économie ne parvient jamais à s’émanciper pleinement des « oukazes » (décrets) du Kremlin, la propriété ne se dissocie jamais des faveurs de l’État et la richesse circule moins comme un droit que comme une concession.

Cette continuité relie la Russie d’aujourd’hui à 1998. Le pays a changé de président, d’alliés étrangers, de langage diplomatique et d’ennemis, mais il n’a pas totalement rompu avec l’ancienne logique patrimoniale qui considère la société comme une ressource à la disposition de l’État russe. À la fin des années 1990, ce sont les banques, les oligarques, les privatisations et le rouble qui tenaient le haut du pavé. Aujourd’hui, ce sont les raffineries, le crédit dirigé, les salaires militaires, l’inflation et les provinces qui fournissent des hommes en échange d’une rente. L’économie de guerre a rétabli le principe typiquement russe du féodalisme : toute propriété est une concession du pouvoir à certains privilégiés, et toute vie peut être réclamée comme un service à fournir à l’État.

Poutine avait promis de racheter l’humiliation de 1998 en construisant un pouvoir capable de protéger le pays du chaos. La guerre a lentement mais sûrement inversé cette promesse. Le pouvoir de Poutine ne protège plus la société de la fragilité ; il gère la fragilité de la société pour se protéger lui-même. Peut-être le pouvoir russe parviendra-t-il à se dépêtrer une nouvelle fois de cette situation. Le pays, en revanche, pourrait sortir de ce désordre plus petit, plus pauvre et prisonnier de son propre passé.

Richard Rousseau

Richard Rousseau, titulaire d’un doctorat, est spécialiste des relations internationales. Ancien professeur et directeur de départements de sciences politiques dans différentes universités au Canada, en Géorgie, au Kazakhstan, en Azerbaïdjan et aux Émirats arabes unis, il est l’auteur de plus de 900 articles académiques, analytiques et d’opinion. Ses domaines de recherche portent notamment sur l’ancienne Union soviétique, la sécurité internationale, l’économie politique internationale et la mondialisation.