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Cent soixante-dix portiques métalliques, plantés au-dessus des autoroutes françaises, qui n’ont jamais servi à rien. Voilà le résumé le plus cruel de l’écotaxe, cette taxe kilométrique sur les poids lourds censée financer la transition des infrastructures de transport et présentée en 2009 comme l’une des mesures phares du Grenelle de l’environnement. Quinze ans plus tard, le dispositif continue de coûter cher à l’État, et ses vestiges rouillent toujours le long des routes.

Le principe semblait pourtant vertueux : faire payer les camions au kilomètre pour financer des alternatives plus propres au transport routier. Sur le papier, l’ambition était réelle. L’écotaxe devait rapporter près de 890 millions d’euros par an de recettes nettes aux administrations publiques, dont 684 millions d’euros en faveur du financement des infrastructures nationales de transport. Un financement fléché vers les routes, les ponts, le ferroviaire secondaire. Sur le terrain, l’histoire a pris un tout autre chemin.

À retenir

  • 170 portiques métalliques plantés sur les autoroutes pour un système jamais fonctionnel
  • Plus d’un milliard d’euros dépensés pour un projet rapidement abandonné et indemnisé
  • Des dizaines de millions versés chaque année pour une infrastructure à l’arrêt

Sommaire

  1. Une vitrine coûteuse dès sa construction
  2. Des dizaines de millions par an, pendant près d’une décennie
  3. Le manque à gagner qui pèse encore sur les routes
  4. Des carcasses toujours debout, un démantèlement toujours reporté

Une vitrine coûteuse dès sa construction

Avant même de collecter le moindre centime, le dispositif a englouti des sommes considérables. 170 portiques, 230 bornes de contrôle pour les routes secondaires, 720 000 boîtiers destinés à équiper les camions, sans compter un centre informatique dernier cri : l’ensemble avait coûté 652 millions d’euros. Une infrastructure pensée comme moderne, presque futuriste pour l’époque, avec ses capteurs et ses caméras hérissés au-dessus du bitume.

Puis vient la fronde des « bonnets rouges » en 2013, la suspension du dispositif, et enfin sa résiliation définitive fin 2014. Le contrat liait l’État au consortium Ecomouv’ de manière si verrouillée que rompre l’accord a coûté une fortune. L’État se retrouve au final avec une lourde ardoise : 957,58 millions d’euros d’indemnités à verser à Ecomouv’ et ses partenaires, et 70 millions d’euros pour mettre en œuvre l’écotaxe, puis la défaire. Pour amortir le choc budgétaire, cette facture n’a pas été payée d’un coup.

Des dizaines de millions par an, pendant près d’une décennie

C’est là que se niche le vrai sujet : le coût annuel, étalé, presque invisible dans les comptes publics. Près de 518 millions d’indemnités ont été payés en 2015, et les 440 millions d’euros restants ont été versés de 2016 à 2024, soit une cinquantaine de millions d’euros par an. Une cinquantaine de millions, chaque année, pour un système à l’arrêt. Payer pour ne rien exploiter : c’est probablement la définition la plus économique du gâchis.

Et cet étalement dans le temps a lui-même généré un surcoût. Un surcoût de 35 millions d’euros lié notamment aux intérêts de la dette s’est ajouté à la note, puisque l’État a payé des intérêts sur une dette née d’un projet qui n’a jamais généré le moindre centime de recette. Emprunter pour financer l’abandon d’un projet censé rapporter de l’argent : le paradoxe résume à lui seul quinze ans de gestion chaotique.

Quand il a fallu revendre le matériel, la scène a viré au comique de gestion. Le mobilier du centre éco-mouv à Metz a été vendu à 17% de sa valeur. Pire encore pour l’informatique : les serveurs informatiques ont été bradés à 2% de leur coût d’acquisition, le symbole parfait d’un investissement sans retour. Au bout du compte, sur un parc évalué à plusieurs centaines de millions d’euros, l’État n’a récupéré que 2,19 millions d’euros.

Le manque à gagner qui pèse encore sur les routes

Le pire ne se lit pas dans les dépenses, mais dans ce qui n’a jamais été perçu. La Cour des comptes, dans son rapport annuel, a chiffré ce manque à gagner sur toute la période d’exploitation qui aurait dû courir jusqu’en 2024. Selon la Cour des comptes, le manque à gagner sur la période d’exploitation prévue atteint 9,83 milliards d’euros. Un montant qu’on peut mettre en perspective autrement : c’est à peu près le budget annuel du ministère de la Justice, ou l’équivalent de dix années de financement du réseau ferroviaire secondaire.

Faute de cet argent, les collectivités locales ont dû se débrouiller seules. Les élus interrogés à l’époque ne mâchaient pas leurs mots sur l’état du réseau routier secondaire. Selon les propos rapportés par franceinfo, l’ancien député Philippe Duron estimait qu’il faudrait au moins 500 millions d’euros par an pour rénover nos routes. Or, l’État n’en met que 350. Pour compenser une partie du trou, le gouvernement a choisi la solution la plus simple politiquement : augmenter une taxe existante plutôt que d’en réinventer une nouvelle. Une majoration de la TICPE de 4 centimes par litre de gazole a été instaurée pour les poids lourds dès janvier 2015. Mais cette mesure a surtout pesé sur les transporteurs français, alors que les poids lourds étrangers, qui représentent près de 40% du trafic, contribuent de manière très limitée, à hauteur de 2% du produit.

Des carcasses toujours debout, un démantèlement toujours reporté

Aujourd’hui encore, en 2026, les portiques n’ont pas disparu du paysage. Un premier appel d’offres pour les démonter, lancé en 2015, n’a débouché sur rien faute d’entreprise intéressée, et le marché a fini par être annulé. Depuis, la question du démantèlement reste en suspens, avec un chiffrage qui donne le vertige au regard de sa modestie apparente : le démantèlement coûterait aujourd’hui environ 7 millions d’euros supplémentaires, une somme dérisoire à l’échelle du gâchis mais politiquement impossible à assumer. Sept millions d’euros pour effacer les traces d’un projet qui en a coûté un milliard : personne, à ce jour, n’a voulu porter cette dernière ligne budgétaire.

Ce que révèle surtout ce dossier, c’est la difficulté chronique de l’État français à évaluer le risque avant de s’engager dans un contrat d’infrastructure de grande ampleur. La Cour des comptes ne s’y est pas trompée dans son verdict, jugeant que la décision d’abandonner la taxe a constitué un « échec de politique publique » pris « sans base juridique ». Les portiques rouillent toujours au-dessus des routes de campagne, muets témoins d’une ambition écologique transformée en gouffre budgétaire. Reste une question que personne, à l’Assemblée comme à Bercy, ne semble pressé de trancher : qui paiera, un jour, pour enlever ce qui n’aura jamais servi ?