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Une machine de 99 mètres de long, pesant 6 700 tonnes, immobilisée par un tuyau d’acier de 20 centimètres de diamètre. L’histoire semble improbable, mais elle s’est bien déroulée sous les rues de Seattle, où le tunnelier Bertha a connu l’un des arrêts les plus coûteux et les plus médiatisés de l’histoire du génie civil américain.
Bertha était un tunnelier de 57,5 pieds de diamètre (17,5 m) construit spécifiquement pour le projet de remplacement du viaduc Alaskan Way de Seattle, mené par le Département des Transports de l’État de Washington. Sa mission : creuser un tunnel routier à deux niveaux sous le centre-ville, pour remplacer une infrastructure endommagée par le séisme de 2001. Les pièces de la machine, construite par Hitachi Zosen, sont arrivées d’Osaka au Japon en avril 2013 et elle a été assemblée dans le puits de lancement du tunnel durant l’été. Un chantier pharaonique pour une machine tout aussi démesurée, capable de creuser l’équivalent d’un immeuble de cinq étages de diamètre.
À retenir
- Une machine titanesque de 6 700 tonnes immobilisée par un obstacle minuscule : le début d’une débâcle nationale
- Les responsables ont découvert un secret enterré : c’était leur propre administration qui avait créé le piège
- Deux années d’attente, un puits de sauvetage de 37 mètres, et des batailles juridiques de 143 millions de dollars
Sommaire
- Un tuyau oublié qui stoppe le géant
- Le vrai coupable n’était pas le tuyau
- Un puits de sauvetage de 36 mètres et deux ans d’attente
Un tuyau oublié qui stoppe le géant
Les plans prévoyaient initialement l’achèvement du forage fin 2014. Le lancement officiel a eu lieu le 30 juillet 2013, et pendant quelques mois, tout semblait rouler. Puis, début décembre, l’incident survient. Durant le quart de nuit du 3 décembre 2013, alors qu’elle n’avait parcouru qu’environ 300 mètres sur les 2 830 mètres prévus, Bertha a percuté un tubage en acier de 36 mètres de long, le projetant au-dessus du sol.
Ce tube n’était pas un vestige archéologique mystérieux, contrairement à ce que l’imagination collective a pu suggérer pendant plusieurs semaines. Le cutter head a heurté ce long tuyau d’acier près de South Main Street le 3 décembre, un tuyau que les autorités révéleront plus tard avoir été laissé sur place plus d’une décennie auparavant par une équipe de recherche du projet Highway 99 lui-même. c’est l’administration elle-même qui avait involontairement piégé son propre chantier. Le Département des Transports de l’État de Washington a confirmé que ce tuyau, à l’origine de l’arrêt du 6 décembre, était un tubage de puits de 36 mètres installé en 2002 pour étudier le mouvement des eaux souterraines sous le centre-ville.
Trois jours après le choc, la situation a basculé. Trois jours plus tard, Bertha a surchauffé et n’a plus réussi à évacuer les déblais, déclenchant un vaste effort de réparation. Le mystère a longtemps entouré l’affaire, les ingénieurs eux-mêmes ne parvenant pas à identifier immédiatement l’obstacle. Derrière ce couac technique, une question bien plus embarrassante allait surgir : que s’était-il réellement passé dans les entrailles de la machine ?
Le vrai coupable n’était pas le tuyau
Voici le twist de cette affaire : le tuyau d’acier, aussi symbolique soit-il, n’était probablement pas l’unique responsable de la panne. Il a d’abord été pensé que plusieurs lames de coupe avaient été endommagées en frappant ce tuyau. Mais une enquête ultérieure a révélé que des portions du système d’étanchéité du roulement principal avaient été endommagées, provoquant une surchauffe du roulement pendant le fonctionnement.
Cette nuance a alimenté une bataille juridique et financière sans merci. D’un côté, l’entrepreneur affirmait que le choc avait bel et bien abîmé la machine ; de l’autre, le constructeur japonais rejetait cette version. Les entrepreneurs du tunnel Highway 99, Seattle Tunnel Partners, soutenaient que l’impact du tuyau avait endommagé Bertha, tandis que Hitachi Zosen, qui avait fabriqué la machine au Japon, affirmait que le tunnelier aurait autrement atteint sans problème sa destination. Un désaccord loin d’être anecdotique : en juin 2015, Seattle Tunnel Partners a même poursuivi ses assureurs pour obtenir le versement d’une police d’assurance de 85 millions de dollars couvrant les réparations, tandis qu’un consortium de huit assureurs a de son côté attaqué l’entreprise en justice en août 2015 pour éviter de verser 143 millions de dollars. Des sommes vertigineuses pour un simple choc contre un tube oublié.
Un puits de sauvetage de 36 mètres et deux ans d’attente
Réparer une machine de cette taille, coincée à 18 mètres sous les rues d’une métropole, ne se fait pas avec une simple équipe de dépannage. Il a fallu littéralement construire un accès depuis la surface. En décembre 2014, les ouvriers ont commencé à creuser un puits de 37 mètres de profondeur afin de remonter l’avant de Bertha jusqu’au niveau de la rue pour les réparations, mais les travaux ont été retardés par des problèmes liés au pompage des eaux souterraines. Un chantier dans le chantier, presque aussi complexe que le tunnel lui-même.
La suite ressemble à une opération de chirurgie lourde à ciel ouvert. Une grue de 73 mètres a hissé un bouclier d’acier de 240 tonnes hors du sol, vingt mois après que Bertha ait commencé à creuser l’autoroute. L’image de cette pièce colossale suspendue au-dessus de Seattle a fait le tour des médias américains, symbole d’un chantier qui semblait s’éterniser. Pendant les deux années suivantes, un puits de récupération a été creusé depuis la surface afin d’accéder à la tête de coupe de la machine et de la soulever pour réparation et remplacement partiel en 2015.
Le dénouement est arrivé juste avant Noël. Les équipes ont finalement remis en marche le tunnelier le 22 décembre 2015, après deux ans d’attente. Moins d’un mois plus tard, la foreuse a traversé le béton du puits de réparation et a repris son forage sous le centre-ville de Seattle. Un redémarrage tout de même chaotique : Bertha a repris son forage le 22 décembre 2015, mais a été arrêtée début janvier 2016. D’autres incidents suivront, dont un sinkhole qui poussera même le gouverneur de l’État à ordonner l’arrêt temporaire du chantier.
Le tunnelier finira par achever sa course en avril 2017, près de quatre ans après son lancement initial. Bertha a atteint la fin de son long et périlleux parcours, dans le cadre d’un projet à plusieurs milliards de dollars visant à remplacer une autoroute vieillissante longeant le front de mer, après avoir creusé un tunnel de 2,8 kilomètres sous Seattle. Ce qui devait être une prouesse technologique de dix-huit mois s’est transformé en saga judiciaire et technique de plusieurs années, un rappel utile que même les machines les plus puissantes du monde restent vulnérables face à ce que les hommes ont, un jour, laissé enterré sous leurs pieds.
Sources : michelduchaine.com | ecoportal.net