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Dix-huit mètres sous la banlieue de Kasukabe, à une trentaine de minutes de train du centre de Tokyo, se cache l’un des ouvrages hydrauliques les plus impressionnants au monde. Pas de digue visible, pas de mur de béton le long d’une rivière : ici, la protection contre les inondations se joue entièrement sous terre, dans une cathédrale de béton armé que la plupart des Tokyoïtes ne verront jamais.
L’ouvrage porte un nom officiel qui tient plus du rapport technique que du roman de science-fiction : le canal de décharge souterrain extérieur de la zone métropolitaine, plus connu sous le sigle G-Cans. Il a été construit sous le paysage suburbain de Kasukabe, dans la préfecture de Saitama, pour protéger Tokyo et ses environs des inondations dévastatrices. Le chantier n’a rien eu d’un sprint : achevé en 2006 après près de 14 ans de construction et 230 milliards de yens investis, il visait un objectif précis, prévenir les inondations dans les zones basses de Tokyo, en particulier lors des typhons et des fortes pluies.
À retenir
- Un réseau souterrain géant fonctionne secrètement sous Tokyo, utilisé 7 fois par an pour combattre les crues
- Des turbines d’avion modifiées évacuent 200 tonnes d’eau par seconde vers les rivières
- Une cathédrale de béton de 177 mètres de long reste totalement invisible aux habitants qui vivent au-dessus
Sommaire
- Cinq puits géants qui aspirent les rivières
- La chambre souterraine, surnommée « le temple »
- Le lâcher final vers l’Edogawa
- Un bouclier discret qui a déjà fait ses preuves
Cinq puits géants qui aspirent les rivières
Le principe repose sur une architecture en cascade, presque digne d’un jeu vidéo de gestion de catastrophe. Le système comprend cinq silos de confinement en béton, hauts de 65 mètres et larges de 32 mètres de diamètre, reliés par 6,4 kilomètres de tunnels situés à 50 mètres sous la surface. Ces puits verticaux jouent le rôle d’entonnoirs colossaux : quand une rivière comme la Nakagawa ou la Kuramatsugawa menace de déborder, l’eau y est aspirée avant de filer horizontalement vers le cœur du dispositif.
Le choix de la zone n’est pas anodin. Les bassins des rivières Nakagawa et Ayase sont entourés de grands cours d’eau comme la Tone, l’Edogawa et l’Arakawa, et cette zone a souffert de dégâts liés aux inondations à de nombreuses reprises car le terrain a la forme d’un bol, ce qui facilite l’accumulation d’eau. sans cet exutoire artificiel, l’eau stagnerait naturellement dans cette cuvette au lieu de s’écouler vers la mer.
La chambre souterraine, surnommée « le temple »
Au bout de ce réseau de tunnels s’ouvre l’espace qui a rendu G-Cans mondialement célèbre. C’est un immense bassin tampon dont les dimensions donnent le vertige : 177 mètres de long, 78 mètres de large et 18 mètres de haut, avec 59 piliers soutenant le plafond. Chacune de ces colonnes n’est pas qu’un simple élément décoratif : le tank de stockage massif est soutenu par 59 piliers en béton armé, pesant chacun 500 tonnes. Leur fonction est presque contre-intuitive : les piliers soutiennent le plafond de l’immense réservoir en compensant la poussée d’Archimède venant du sous-sol, c’est pourquoi autant de piliers gigantesques sont nécessaires.
Le résultat visuel a valu à l’endroit son surnom populaire de « temple souterrain ». Rangées symétriques de colonnes massives, silence minéral, écho qui porte loin : l’ambiance rappelle davantage une nef gothique qu’une usine de pompage. Ce n’est pourtant qu’un accessoire technique, dimensionné pour encaisser la pression de milliers de mètres cubes d’eau avant qu’elle ne reparte vers son exutoire final.
Le lâcher final vers l’Edogawa
Stocker l’eau ne suffit pas, il faut ensuite l’évacuer, et vite. C’est là qu’entrent en scène des pompes dont la puissance dépasse l’entendement domestique. Cinquante-neuf piliers sont reliés à soixante-dix-huit pompes de 10 MW chacune, capables de refouler jusqu’à 200 tonnes métriques d’eau par seconde vers la rivière Edo. Pour donner une idée de ce débit, l’eau stockée peut être déversée dans les rivières à un rythme maximal de 200 mètres cubes par seconde, soit une piscine olympique de 25 mètres vidée en une seule seconde.
La technologie derrière ces pompes tient elle-même du détournement ingénieux. Chaque pompe de drainage possède un rotor à grande vitesse qui donne de l’énergie cinétique à l’eau pour l’évacuer rapidement, alimenté par un moteur à turbine à gaz, version modifiée du moteur haute performance utilisé dans les avions de ligne. Autant dire que dans les entrailles de cette installation, on retrouve littéralement des réacteurs d’avion recyclés pour repousser des rivières.
Un bouclier discret qui a déjà fait ses preuves
G-Cans n’est pas une curiosité endormie qu’on visite pour la photo. L’installation fonctionne, et régulièrement. Selon les estimations du ministère japonais des Terres, des Infrastructures, des Transports et du Tourisme, le canal, utilisé en moyenne sept fois par an, a réduit les effets économiques des inondations. Chaque activation représente un typhon ou un épisode de pluie intense détourné avant qu’il ne transforme les quartiers résidentiels de la vallée de la Nakagawa en lac à ciel ouvert.
Ce qui frappe, au fond, c’est le contraste entre l’ampleur de l’ouvrage et son invisibilité totale au quotidien. Les habitants de la zone marchent, roulent, vivent au-dessus de ce temple de béton sans jamais soupçonner son existence, sauf les jours où les vannes s’ouvrent et où, à 50 mètres sous leurs pieds, des turbines d’avion recyclées avalent l’équivalent d’une piscine olympique chaque seconde. Face à la multiplication des épisodes de pluies extrêmes liés au dérèglement climatique, cette logique du gigantisme souterrain, invisible mais disponible en permanence, pourrait bien inspirer d’autres mégapoles côtières confrontées au même dilemme entre densité urbaine et vulnérabilité aux crues.
Sources : metropolisjapan.com | architecturelab.net